La ministre du Tourisme, Nicole Ménard, au Devoir - Fin de la politique des silos

La ministre du Tourisme du Québec, Nicole Ménard: «On n’arrivera jamais à se démarquer si chacun travaille isolément pour faire valoir sa petite région à l’étranger.»
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir La ministre du Tourisme du Québec, Nicole Ménard: «On n’arrivera jamais à se démarquer si chacun travaille isolément pour faire valoir sa petite région à l’étranger.»

Elle est en poste depuis 18 mois. Le plus grand défi de la troisième ministre québécoise du Tourisme depuis cinq ans? «Les intervenants de ce secteur doivent cesser de travailler en silos», martèle Nicole Ménard en entrevue au Devoir, après son discours d'ouverture aux Assises de l'industrie touristique 2010, il y a quelques jours, et juste avant de lancer la grand-messe annuelle des Grands Prix du tourisme. «Je fais un appel à la performance, parce qu'on n'arrivera jamais à se démarquer si chacun s'occupe de faire valoir sa petite région de façon isolée.»

La concurrence, aujourd'hui planétaire, oblige en effet à trouver des moyens originaux et efficaces pour se distinguer parmi les attraits qui se multiplient et les nouvelles destinations qui n'en finissent plus d'émerger dans le monde. «Si chacun s'annonce sous une bannière différente, on n'a pas d'image de marque intéressante, déplore la ministre. On doit pouvoir dire aux touristes étrangers qui nous sommes et ce qu'on peut leur offrir. Actuellement, chaque région fait ses propres démarches, alors qu'il faut plutôt s'unir pour commercialiser nos produits et miser sur nos forces. Aussi, ce ne sont pas nécessairement tous ces produits qui méritent de faire l'objet d'une promotion à l'extérieur. Il est important de choisir.»

Comme ses prédécesseurs, Nicole Ménard, qui assume aussi la responsabilité de la Montérégie, a fait le tour du Québec à son arrivée à la tête du Tourisme. La région qui l'a visiblement impressionnée, c'est le Nunavik. Les trois jours qu'elle a passés là-bas à rencontrer les Inuits, «des gens chaleureux», l'ont «saisie». L'immensité et la beauté du territoire, dit-elle des étincelles dans les yeux, «m'ont marquée». C'est le Plan Nord, un projet gouvernemental de développement durable comprenant un volet touristique, qui l'a menée là. «Ce peuple veut développer le tourisme pour faire du Nunavik une destination prisée et il fallait aller identifier les besoins.»

Elle y a mangé du caribou, rencontré cette dame qui a reçu sur place une formation de l'Institut de tourisme et d'hôtellerie du Québec (ITHQ) et qui distille ses connaissances aux jeunes Inuits, puis elle est tombée sous le charme. «J'avais obtenu six millions de dollars sur trois ans pour ce projet nordique lors du dernier budget. Je peux donc commencer à travailler avec les Inuits, d'abord pour développer des infrastructures d'accueil, d'hôtellerie et de restauration. Bien sûr, la stratégie complète va coûter plus cher, mais c'est un bon début.»

Et il faudra s'occuper de formation aussi. On ne débarque pas dans une région comme celle-là sans un minimum d'organisation en ce sens. «Je tiens le même discours avec les Inuits qu'avec tous les autres intervenants, assure la ministre. On va respecter leur rythme, la nature et leur culture.» On imagine bien qu'un tel développement, avec tout ce qu'il peut entraîner de retombées économiques, certes, mais aussi sociales, ne fait pas l'unanimité chez les autochtones.

D'aucuns ont-ils peur d'y perdre leur âme? «Il y a peut-être quelques réticences à certains endroits aux alentours, mais pas au Nunavik, dit Mme Ménard. Les gens sont conscients des dangers reliés au développement, et pour eux, il est très important de parler de nature et de préservation.»

L'aide financière en révision

Nicole Ménard, comme tous ses collègues au gouvernement, est à réviser les programmes d'aide financière de son ministère pour suivre une directive du grand chef Jean Charest. Lire: l'enveloppe sera désormais distribuée autrement que par le passé, pour les festivals par exemple. «Il faut prendre là aussi le virage de la performance, précise la ministre, avec des critères précis d'achalandage. Et on constate que certains événements ne répondent plus suffisamment à cette exigence. Le tourisme est là pour les touristes, pas pour les fêtes de village ni les partys de famille! Pour chacun des festivals, il faut savoir notamment qui on attire chez nous et d'où proviennent ces visiteurs. Aussi, les événements doivent renouveler l'offre chaque année s'ils veulent se qualifier pour des subventions du ministère.

«Au-delà du seul fonctionnement du secteur, on est là pour développer le produit touristique du Québec et c'est à cela que doivent servir les sommes distribuées aux Associations touristiques régionales [ATR]. Au total, il s'agit tout de même d'un budget de 130 millions à gérer dans ce ministère. Il faut donc voir à ce que l'argent soit utilisé efficacement pour améliorer nos attraits et soigner notre image.»

Puisqu'il est question de sous, reprenons ici la question à 130 millions: le tourisme jouit-il de la considération qui lui revient comme industrie importante au sein de la sphère économique québécoise, comme c'est le cas dans bien des États et pays? Celle qui provient du milieu financier se targue d'avoir été choisie «parce que j'étais considérée comme faisant partie de l'équipe économique du gouvernement». Quand il l'a nommée à ce ministère, souligne-t-elle, «le premier ministre a dit qu'il avait besoin d'une personne provenant du monde économique pour revaloriser le tourisme.»

Il faut donc en déduire que le secteur ne l'est pas, valorisé. Ou pas assez. L'est-il aujourd'hui? En tout cas, il y a un joueur majeur au Québec qui ne manque pas une occasion de pester: le président et chef de la direction de Transat, Jean-Marc Eustache, monte sur toutes les tribunes qui s'offrent à lui pour dénoncer le manque de cohérence de nos politiques touristiques, quand ce n'est pas l'absence de politiques tout court, englobant d'ailleurs tout le pays au passage.

En avril dernier, mon collègue Alexandre Shields rapportait ainsi les propos tenus par le p.-d.g. devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain: «Au Canada, on n'arrive pas à "penser tourisme" et à agir stratégiquement. Avec notre part de marché en déclin, notre dollar fort et un produit en transition, l'idée d'une stratégie nationale, multidimensionnelle, avec une vision renouvelée et une cohérence accrue, s'impose avec force.»

Nicole Ménard admet qu'il y a du travail à faire. «Mais encore une fois, dit-elle, il faut rassembler les intervenants de l'industrie et faire en sorte qu'eux-mêmes voient le tourisme à la place où il doit être. Faire en sorte, aussi, qu'ils soient reconnus comme des gens d'affaires et non pas des rêveurs, y compris auprès des institutions financières.» Il y en a qui vont être contents de lire ça!

Aux Assises du tourisme, la ministre a annoncé la création d'un comité — un autre! — composé de leaders du secteur et d'experts, qu'elle choisira elle-même, et qui aura six mois pour déposer un rapport au gouvernement sur la performance de l'industrie. Attendons la suite, mais le temps presse, notamment parce que les voyages à la direction du Tourisme ont été de bien courte durée ces dernières années.