Le monde de l'argent a bougé

Quand on a les yeux rivés sur la politique du moment, comme c'est le cas présentement, il nous arrive d'échapper des petits signes qui n'ont d'abord l'air de rien, mais qui, si on y regarde de plus près, sont importants pour le Québec. Je pourrais vous parler de la commission Bastarache où il n'y aura aucune avocate, mais je ne le ferai pas. Nos avocates qualifiées sont nombreuses, elles sont aussi talentueuses et elles ont tout pour se défendre elles-mêmes.

Plusieurs d'entre elles ont l'habitude d'affirmer qu'elles ne sont pas féministes... voilà une belle occasion pour elles de se poser à nouveau la question alors qu'on les traite comme des moins que rien. Pas une seule n'a été engagée par la Commission. Une leçon pour celles qui croient que l'égalité est acquise et qu'il n'est plus nécessaire d'en parler.

À côté de ça, le monde des affaires, d'habitude si discret, vient de se mobiliser!!! C'est un événement en soi. Surtout que ces messieurs dames donnent souvent l'impression que le monde qui les entoure, en dehors de la business habituelle, ne les concerne pas. On ne les voit ensemble que le midi, pour un lunch, pour la photo, pour ce rendez-vous au cours duquel ils écouteront un conférencier célèbre ou pas, mais toujours hautement recommandé (même si non recommandable), leur raconter que les affaires se font mieux dans la discrétion, que les primes au rendement sont là pour de bon et que les crises économiques peuvent enrichir ceux qui savent s'en servir.

C'est un monde où on ne s'aime pas beaucoup les uns les autres, mais où on se fréquente parce qu'il faut réseauter pour continuer à grandir. Ce monde-là, presque secret habituellement, vient de sortir sur la place publique. Tous les grands noms y sont.

Que veulent-ils?

Ils veulent protester contre le projet du gouvernement fédéral d'éliminer les commissions des valeurs mobilières provinciales dans le but de mettre sur pied une grosse commission fédérale. Le monde financier du Québec affirme que les commissions existantes dans les provinces sont de juridiction provinciale. Ils rejettent l'idée d'une commission canadienne des valeurs mobilières qui centraliserait toutes ses activités à Toronto pour tout le Canada. La liste des protestataires québécois est longue et prestigieuse. Ça ressemble à une vraie pétition comme celles que les citoyens ordinaires signent souvent pour dire leur refus de ce qu'on leur impose.

Bien sûr, il y aura des mauvaises langues pour dire que les gens d'affaires font front commun parce que ce sont leurs intérêts qui sont en jeu. Des emplois sont mis en danger, c'est évident. L'expertise acquise au Québec sera alors complètement diluée dans le melting pot canadien, mais ce qui sera vraiment perdu, c'est surtout la liberté de prendre nos propres décisions selon nos besoins et de poursuivre le développement que nous avons favorisé jusqu'à maintenant chez nous.

Je les ai entendus dire qu'il fallait protéger la proximité que permet l'existence d'une commission des valeurs québécoise. Si nous laissons faire, nous perdrons à tout jamais une partie de notre identité et une partie de notre capacité à nous gouverner nous-mêmes. Rien de moins.

C'est pourquoi ce refus du monde des affaires de plier devant Ottawa a une telle importance et pourquoi chaque citoyen doit se sentir interpellé. La volonté d'Ottawa de mettre la main sur les valeurs mobilières québécoises ressemble à s'y méprendre à un vol de banque dont le butin serait caché à Toronto.

Invitée à prendre la parole un jour, comme ministre des Institutions financières, avant un référendum, devant une pleine salle de gens d'affaires plutôt favorables au non, je me souviens leur avoir dit qu'ils seraient souverainistes le jour où ils pourraient affirmer qu'ils avaient été les premiers à en avoir l'idée. Nous y sommes peut-être.

S'ils vont jusqu'au bout de leur raisonnement, ils devront admettre que leur refus d'accepter qu'Ottawa mette la main sur «leurs bijoux de famille» ressemble à mon refus de voir Ottawa parler d'environnement en mon nom, de décider de faire la guerre en Afghanistan contre ma volonté ou de couper les vivres aux groupes de femmes pour cause d'idéologie.

Leur bataille contre la voracité d'Ottawa et sa tendance à imposer son pouvoir de décider pour nous ce qui est bon pour le Québec va aider les gens d'affaires à mieux comprendre les enjeux qui nous motivent depuis 30 ans. Peut-être vont-ils enfin comprendre que nous dépensons tellement d'énergie à défendre les meubles que nous n'avons jamais la force d'entreprendre la transformation de la maison, qui en a pourtant bien besoin.

N'empêche que de les voir, eux les puissants, rangés en rang serré derrière le ministre des Finances du Québec, m'a fait sourire. S'ils sont enfin touchés dans ce qu'ils ont de plus sensible, leur porte-monnaie, leur réussite, leur rang social, nous avons peut-être des chances de les avoir avec nous au prochain référendum. Avouez qu'il y a de quoi sourire. Ça fait du bien.

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