Cette amie qui nous veut du bien

«Je vais mourir, moi! Et dès que je suis seul, ça occupe toutes mes pensées.» Photographié vivant le 19 novembre 2003, puis à son décès le 14 décembre 2003, Heiner Schmitz, 52 ans, est l’un des 26 participants à l’exposition À la vie, à la mort (Life Before Death).
Photo: Walter Schels «Je vais mourir, moi! Et dès que je suis seul, ça occupe toutes mes pensées.» Photographié vivant le 19 novembre 2003, puis à son décès le 14 décembre 2003, Heiner Schmitz, 52 ans, est l’un des 26 participants à l’exposition À la vie, à la mort (Life Before Death).

J'ai bien de la chance, je connais quantité d'immortels. Savez, ces gens qui ne meurent pas, que l'idée même de disparaître n'effleure jamais? Un reliquat d'adolescence, paraît-il. Ils vivent dans une légende, convaincus qu'au dernier moment les forces du mal seront vaincues par une épée magique, un Jedi boosté au Gatorade, un sceptre divin, une fée débarquée de la forêt d'Endor ou d'une pub de Lancôme.

Je connais aussi quelques mortels, pas beaucoup, ils sont rares. Ils sont soit très vieux, soit très sages ou ont échappé aux griffes de la maladie. Parfois, aussi, ils accompagnent des mourants. Ceux-là ont la grande chance de regarder la vie en face. La mort leur a fait ce cadeau.

Vivre s'apprend, mourir aussi, j'en suis certaine. J'essaie un peu chaque jour. En m'arrêtant pour humer les bosquets de lilas lorsque je passe devant, en serrant mon fils comme si c'était la dernière fois lorsque je le quitte, en réécoutant les messages de mon grand-père archivés dans ma boîte vocale, en n'attendant pas pour dire «Je t'aime», en épaulant ma solitude, en relisant Derniers fragments d'un long voyage, l'ultime journal de l'écrivaine Christiane Singer que j'ai eu la chance d'interviewer en 2003, quatre ans avant sa mort. Son testament à l'âge de 64 ans, en quelque sorte. Un legs intense et immense qu'elle a fait à ceux qui lui survivent. On ne peut être plus lucide qu'au seuil de la mort: «Nothing to do, nowhere to go. Le premier koan que j'ai mâché dans ma pratique voilà vingt ans lâche ces jours en moi tout son suc», écrit-elle.

J'aime aussi lire et relire par fragments les entrevues dans Vivre jusqu'au bout, paru cette année et accompagnant la série radiophonique de Mario Proulx. «Je n'ai pas souvent vu des gens contempler la mort. Nous ne pouvons pas contempler le soleil à l'oeil nu; il nous est tout aussi difficile, voire impossible, de contempler la mort qui est comme un soleil», dit Yves Quenneville, un homme que j'aimerais avoir comme médecin des dernières heures.

Voilà où j'apprends à regarder le soleil sans verres fumés. Dans la poésie aussi. Et je me rappelle immanquablement cette phrase-épitaphe qu'a eue mon père à quelques heures de sa mort: «Finalement, tout ce qui compte, c'est ceux qu'on aime et qui nous ont aimé.»

Un examen de maturité

On m'a demandé à quelques reprises pourquoi j'avais accepté d'être porte-parole de l'exposition À la vie, à la mort (Life before death), qui prendra l'affiche au Musée des religions du monde à Nicolet la semaine prochaine, pour tout l'été. Parce que le Cirque du Soleil n'a pas voulu de moi. Parce que la vie m'intéresse et qu'apprendre à mourir en fait partie. Parce que Patrick Lagacé, qui a lancé l'idée de cette expo-photo venue d'Allemagne, a fait le mort.

Parce que Nicolet est un dead-end sur une carte routière. Parce que les morts ont encore des choses à dire et qu'une porte-parole peut se taire. C'est un job pas stressant, je ne me fais pas mourir à la tâche, personne ne me contredit. Et le directeur de ce musée, Jean-François Royal, est un gars audacieux, sensible et articulé.

Voilà pourquoi. Mais c'est surtout parce que cette expo est un instant de vérité comme vous en vivrez peu durant votre vie, à moins que vous ne soyez préposé aux soins palliatifs dans un hôpital ou le prochain dalaï lama.

Les artistes, le photographe Walter Schels et la journaliste Beate Lakotta, sa compagne, ont donné la parole à 26 mourants, croqué leur portrait avant et après leur décès. Chacun d'eux, jeunes ou vieux, tous malades aux soins palliatifs, a une attitude différente devant la mort. C'est la beauté de cette expo qui vous regarde droit dans les yeux. Chaque participant désirait laisser une trace, peut-être un peu d'espoir, un sens à sa mort. Personne ne ressort de là indifférent.

Les textes, courts et sobres, punchés, nous livrent quelques réflexions de fin de vie. «Personne ne me demande comment je me sens. Parce qu'ils ont tous la frousse. Ce qui me blesse, c'est cette façon d'éviter le sujet, de parler de tout et de rien», dit Heiner, 52 ans, publicitaire. «C'est complètement fou. Maintenant que j'ai un cancer, c'est la première fois que j'ai envie de vivre», pense Roswitha, 47 ans. «J'étais amoureux fou de la vie, dit Michael, 56 ans. Maintenant qu'elle se termine, je n'ai pas peur de ce qui va m'arriver.»

«Aucun être ne peut se dissoudre dans le néant, l'éternité vit dans tout», cite Goethe de mémoire, Irmgard, 82 ans. «Nous avions tant de projets, dit Ingrid, la femme de Wolf-Bernd, 59 ans. Nous voulions faire le tour du monde cette année. Ce voyage est devenu une expédition au fond de nous-mêmes, dans les profondeurs de notre amour mutuel.»

«La mort est un examen de maturité qu'on doit tous affronter seul», confie Edelgard, 67 ans. «Je n'avais pas encore porté attention aux nuages, mais désormais, j'observe la vie d'un oeil nouveau: chaque nuage dans le ciel, chaque fleur dans le vase... Maintenant, tout est devenu important», conclut Wolfgang, 57 ans. «Je venais tout juste de m'acheter un nouveau réfrigérateur! Si j'avais su...», se désole Klara, 83 ans.

Ils sont vieux, jeunes, ont des enfants, n'en ont pas encore, mais ils ont tous en commun de nous montrer ce que nous cachons avec énormément de talent. Ils nous apprennent à vivre.

Avant de se dire adieu

Faire ses adieux correctement n'est pas donné à tout le monde. Marquer le deuil d'une pause non plus. On apprenait cette semaine que le père de notre premier ministre Jean Charest était décédé samedi dernier à l'âge de 87 ans. Il lui parlait tous les jours.

Le court article mentionnait aussi que M. Charest n'annulerait aucune de ses activités prévues cette semaine. Son père l'aurait voulu ainsi, explique notre PM... Le travail avant la vie. Le déni avant la mort. Totalement en phase avec le zeitgeist.

Rien n'est assez important pour nous rendre à l'évidence. Sauf la mort elle-même, généralement la nôtre.

Je ne suis pas de ceux qui souhaitent mourir dans leur sommeil. J'aimerais m'éteindre éveillée. Et me réveiller un peu plus chaque jour.

***

Noté: que l'exposition À la vie, à la mort tiendra l'affiche au Musée des religions du monde à Nicolet, du 19 mai au 6 septembre 2010. S'y annexe une expo sur les rituels de deuil et les rituels funéraires dans les cinq grandes religions. Si la vie vous intéresse. Les enfants sont les bienvenus. http://www.museedesreligions.qc.ca.

Lu: à mon B On va où quand on est mort? de Martine Hennuy et Sophie Buyse, illustrations de Lisbeth Renardy. Un petit garçon perd son papa. Comment fait-il pour apprivoiser la mort et le retrouver malgré tout? Un livre qui aborde une question grave et qui a laissé mon B bien songeur... Les défunts survivent dans nos souvenirs et notre amour.

Aimé: Je me souviens de Boris Cyrulnik, tout juste sorti en livre de poche (Odile Jacob). Un enfant de six ans et demi qui sent la mort et y échappe grâce à sa débrouillardise et son instinct de survie, c'est toujours frappant. Le neuropsychiatre juif qui a perdu une grande partie de sa famille dans les camps de concentration avoue avoir vécu dans le déni très longtemps, comme moyen de défense. Un récit bouleversant de ce survivant.

Reçu: Je ne veux pas vieillir de Claire Crignon-De Oliviera (Gallimard Jeunesse). Un livre de philosophie pour les jeunes qui s'interrogent sur le vieillissement, l'antichambre de la mort. Ce livre leur montre qu'on peut apprendre à vieillir, que c'est une transformation inévitable et une étape de retour et de réflexion sur sa vie, sur le sens qu'on veut lui donner. 12 ans et plus.

Souri: devant le livre du Dr David Dosa, spécialiste en soins palliatifs à Providence, dans le Rhode Island. Un chat médium nommé Oscar raconte l'histoire de ce chat de gouttière qui se couche sur le lit des patients quelques heures avant leur décès. À tel point que l'équipe médicale prévient la famille dès qu'Oscar s'endort à côté d'un malade. Ce récit a fait l'objet d'un article dans le New England Journal of Medicine. Pour les amateurs de zoothérapie, de soins palliatifs, de médiumnité ou de mystères animaliers, mais il faut se taper la traduction franco-française.

Appris: dans Le Taoïsme - La Révélation continue (Gallimard) que les disciples de cette religion, dont nous ne connaissons souvent que la «gymnastique» (le taï chi), préparent en eux un corps immortel qui leur survivra une fois leur enveloppe charnelle délaissée. Les immortels se manifestent fréquemment, notamment par l'écriture inspirée chez les vivants. Indissociable de la culture chinoise, le taoïsme est ici expliqué dans ses différentes facettes, religieuses, culturelles, diététiques, rituelles. De très jolies illustrations et photos agrémentent l'ouvrage.

Acheté: 100 places to remember before they disappear, un numéro spécial du Newsweek. Un album-photo remarquable de tous les sites menacés par les changements climatiques. Une sorte de bilan de fin de vie planétaire, quoi. À conserver pour les générations futures.

***

- «Les Vivants n'ont pas d'âge. Seuls les morts-vivants comptent les années et s'interrogent fébrilement sur les dates de naissance des voisins. Quant à ceux qui voient dans la maladie un échec ou une catastrophe, ils n'ont pas encore commencé de vivre. Car la vie commence au lieu où se délitent les catégories. J'ai touché le lieu où la priorité n'est plus ma vie mais "la" vie. C'est un espace d'immense liberté.» - Christiane Singer, Derniers fragments d'un long voyage.

- «En réalité, les grands malades sont dans la vérité, dans la pureté auxquelles sont ramenés des êtres humains délestés de tout ce qui n'est plus essentiel. Les derniers temps de la vie ont une très grande valeur. Ils sont l'occasion d'une profonde réflexion sur le sens de la vie.» - Mario Proulx, Vivre jusqu'au bout

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5 commentaires
  • Stéphanie Beaudoin - Abonnée 14 mai 2010 09 h 14

    Je suis morte

    J'ai beaucoup aimé lire votre article ce matin. Il faut savoir qu'en 1993, je me suis moi-même déclarée morte afin de me permettre de véritablement VIVRE comme artiste.

    Stéphanie Beaudoin
    La Face Cachée de la Pomme

  • fruitloops - Inscrit 14 mai 2010 17 h 24

    Un bel article...

    Merci.

    Je sais plus qui a dit que la mort était un manque de savoir-vivre.

    Elle nous ramène aux priorités apparemment... et ses indications sont plutôt brouillonnes, mais surtout elle ne semble pas être une bonne vendeuse, moins bonne en tout cas que nos désirs et l'excitation sous toutes ses formes.

    Mais sa plus grande qualité est sans doute l'IRONIE: plus elle nous serre les fesses, plus c'est la vie qui nous intéresse...

    D'après ses photos, avant ou après, Heiner Schmitz ne semble pas particulièrement affecté. Il semble endormi... et peut-être n'as-t-il que rêvé tout ça...

  • Jean-Yves Bégin - Inscrit 14 mai 2010 17 h 24

    sublime


    Oui, s'éteindre allumé, et ne pas lâcher le mot de Goethe.

    Merci une fois de plus, Josée.

  • Jacques Légaré - Inscrit 14 mai 2010 17 h 55

    La mort est une mauvaise peur, comme une mauvaise grippe


    Josée Blanchette écrit comme une divine. Tous ses textes devraient être lus par nos cégépiens pour qu'ils découvrent, tout jeunes encore, les jardins qu'elle leur propose.

    Sur la mort pourtant, j'ai un autre son de cloche.

    Je fais mienne l'optique d'un philosophe ancien dont j'oublie le nom, mais qu'ont repris le modernes athées qui ne sont pas obsédés par la crainte de la mort et le châtiment dans un au-delà que les croyants fantasment au-delà... de toute raison.

    Tant que je suis vivant, la mort n'existe pas; mort, je n'y suis plus pour y penser. Bref, pour soi la mort n'existe pas, sauf la peur d'un accident mortel et c'est bien tout autre chose. La mort est une chose, et la peur de la mort une toute autre.

    Cependant, la mort des autres, de nos proches surtout, c'est bien différent aussi de la mort, car on l'appelle le deuil. Le deuil est la perte, et ce n'est pas notre mort qui nous est, qui nous sera, toujours inaccessible, donc elle ne mérite aucun intérêt.

    Puisque notre imaginaire culturel à cet égard a été colonisé, pour ne pas dire vandalisé, acculturé de sa nature originelle et spontanée, par les religions mortifères, funèbres, pathologiquement obsédées par la mort, nous pensons encore à la mort quand nous devrions jamais l'avoir à l'esprit. Les Jésus crucifiés, les Ali assassinés, et divers Maccabées, cet édifice colossal de délectation cadavérique, planté dans nos crânes comme un crucifix nécrophile, nous mettrons des générations à le déconstruire.

    J'ai tenté de vivre cette philosophie (la mort n'existe pas pour un esprit libre) d'une manière très personnelle: j'ai refusé d'aller à l'enterrement de ma mère (1997), et j'ai refusé d'aller aux funérailles de mon propre fils (2005). Pour une raison très simple, et que les croyants mortifères et ceux qui sont formatés comme eux ne comprendront jamais, même si l'explication est imparable: ils n'étaient plus.

    Il est faux de prétendre que nos contemporains s'énervent ou se droguent de mille divertissements pour oublier la mort, ou la fuir, ou l'exorciser par l'hédonisme excité. C'est bien le contraire qu'ils font. Ils vivent la vie de tous ses instants, de tous ses plaisirs, de toutes ses palpitations, car le coeur vivant palpite. Plus on vit à 100 à l'heure, dans les plus fines joies de la vie ou dans ses plus grossières, plus la vie est proche du soleil, la seule entité physique qui la fait fleurir, penser, jouir et danser.

    L'amour de la vie est la seule grande valeur de notre destinée, et le père de Josée Blanchette l'a seulement précisée, ou circonscrite, en disant: «Finalement, tout ce qui compte, c'est ceux qu'on aime et qui nous ont aimé.»

    Il a juste un peu rétréci le champ. Je le complète par: «Tout ce qui compte, c'est ce qu'on a aimé, des êtres et des choses». Et je corrige encore: il faut mettre la phrase au présent, toujours au présent, car le présent est le seul temps qui existe, le passé étant révolu à jamais et le futur est pour toujours au-delà. «Tout ce qui compte, c'est l'amour de la vie, ses risques, ses plaisirs et ses joies».


    Jacques Légaré, ph.d. en philosophie politique, né 1948,
    Professeur (retraité) d'Histoire, d'Économique et de Philosophie
    http://oeuvres-de-jacques-legare.iquebec.com/

  • Christiane Robitaille - Abonnée 15 mai 2010 13 h 07

    Un roman magnifique sur le sujet

    Madame Blanchette, un roman magnifique sur une fin de vie : TRISTANO MEURT, par Antonio Tabucchi, Galllimard, 2004.

    Christiane Robitaille