Questions d'image - My pollueur is rich

Il ne m'arrive que très rarement de me mettre en colère. De nature plutôt calme, je suis plutôt du genre à garder, comme on dit, le couvercle sur la marmite. Mais devant les pollutions et, en particulier, celles, diversifiées et répétitives, de l'industrie pétrolière, je vois rouge à tout coup.

Sans doute est-ce parce que chaque événement me renvoie au même constat de dépendance et d'impuissance.

Subordonnée, pour ne pas dire entièrement soumise, à la production et à la commercialisation de son pétrole, l'économie mondiale montre à chaque marée noire son visage le plus laid: celui de «souilleur» d'humanité, de toute vie animale, végétale, biologique et microbiologique. Ça me rend fou.

Et voilà que, sur les côtes du golfe du Mexique, le scénario se répète dans des proportions hallucinantes, proférant sur les habitants, la flore et la faune de ce littoral la menace d'une pollution sans pareille dans toute l'histoire de l'exploitation pétrolière.

«Allons! Restons calmes, ce n'est qu'un accident», disent encore certains fatalistes. Le progrès a un prix. D'autres, encore plus malades, déclarent que l'océan est équipé pour digérer lui-même de tels déversements d'hydrocarbures, eux-mêmes produits de la nature!!! Comme si tout cela était inéluctable. Au point qu'il faille accepter l'inacceptable? De telles inepties sont devenues insupportables.

«Nous tirerons les meilleurs enseignements de ceci afin de parfaire nos méthodes d'exploitation et produire une nouvelle génération de plateformes beaucoup plus sécuritaires», poursuivent en choeur les pétrolières. Et les gouvernements — le nôtre compris — font mine de les croire. Ont-ils vraiment le choix? Enfin, on connaît la chanson.

Chez BP, les gestionnaires de crise sont à l'ouvrage. Très efficaces. On joue la transparence et la rectitude politique. Tout va bien. On fabrique et installe des entonnoirs géants de colmatage et on se targue de réussite lorsque l'on parvient à stopper une fuite, comme si l'on était des héros. Et certains médias relaient la nouvelle, telle quelle et sur le même ton. De pollueur à sauveur. Je rêve. Mais, au fait, en prévision de pareilles circonstances, pourquoi n'avoir pas conçu ces «couvercles» plus tôt, s'ils sont à ce point efficaces?

Pendant ce temps, il s'écoule toujours 800 000 litres d'hydrocarbure par jour dans la mer. Une tache d'huile grande comme l'île de la Jamaïque dérive au gré des vents et des flots. Elle ne va tout de même pas s'évaporer aussi facilement que ça. On a tendance à l'oublier.

Donc en vérité, nous assistons à une course contre la montre pour essayer de colmater la fuite et d'endiguer du même coup, l'épouvantable tache... à la réputation de British Petroleum et de son industrie.

En reconnaissant sa responsabilité, BP ne fait que son devoir. En «bon pollueur-payeur», elle s'engage en principe à payer l'addition. Celle-ci pourrait monter facilement à quelques milliards, selon certains experts. Pour l'instant, elle se montre «généreuse». Elle a déjà versé 25 millions à chaque État menacé, à titre préventif. Mais elle sait que des accords passés à la suite de la pollution de l'Exxon Valdez en 1989 limitent à 75 millions de dollars le plafond des dédommagements qu'elle va devoir débourser; un plafond qui devrait voler en éclats, selon les mêmes experts.

Il faut donc s'attendre sur ce front-là à ce que cela prenne des années avant la conclusion de tout règlement global, comme ce fut le cas avec Esso en Alaska et avec Total, lors du naufrage de l'Erika proche des côtes de Bretagne en 1999, affaire qui vient seulement de connaître son dénouement après onze ans de procédures. Largement de quoi se refaire des profits colossaux payés, de toute façon, par un marché toujours plus gourmand en produits du pétrole. Donc par le consommateur.

«Oui, mais l'image des pétrolières souffre cependant, et l'action de BP a quand même perdu 17 % de sa valeur», me glisse un étudiant, tandis que nous discutons de la gestion de cette crise. Je suis perplexe. Il est vrai que tout ceci n'est ni bon pour l'image de BP ni pour son titre boursier. Une question subsiste cependant à mon esprit: peu importe leur image, les pétrolières se sentiraient-elles désormais intouchables?

Calmé le lendemain, je fais ma promenade matinale, me voici derechef replongé dans une humeur maussade. À quelques pas de chez moi, l'essence s'affiche à 1,19 $ le litre. Une augmentation de 18 cents en moins de deux semaines. My pollueur is rich.

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Jean-Jacques Stréliski est spécialiste en stratégie d'images
2 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 10 mai 2010 09 h 59

    Accros au pétrole

    Quand on est accro à quelque chose, il n'y a pas grand'chose pour entacher l'image du produit dont on ne peut se passer. Au contraire, on fera tout pour excuser, cette fois BP. C'est bien là le drame, c'est comme si nous voulions mourir. Quelle catastrophe sera assez grave pour nous arrêter?

  • François Dugal - Inscrit 10 mai 2010 13 h 43

    My pollueur

    My pollueur is rich, il fournit (légalement) à la caisse électorale et engage les ministres quand ils quittent la vie politique.
    Ça, monsieur, ça s'appelle la démocratie.