Haro sur la spéculation

L'Europe part en guerre contre les marchés en ouvrant les hostilités contre sa composante spéculative. La frustration est palpable, justifiée. Mais une fois cela dit...

La chancelière allemande a bien résumé hier l'état d'esprit des dirigeants politiques. Angela Markel a évoqué le «comportement très perfide des institutions financières, massivement renflouées par les États et qui spéculent aujourd'hui sur les dettes publiques qu'elles ont contribué à creuser». Le commissaire européen responsable des services financiers, Michel Barnier, a critiqué l'«inventivité insensée des banques, qui créent des produits financiers tellement complexes qu'elles ne les maîtrisent plus».

Dans une lettre dénonçant la folie spéculative Yvan Allaire, président du conseil de l'Institut pour la gouvernance d'organisations privées et publiques, commente l'affaire Goldman Sachs et autres banques d'affaires et fonds spéculatifs sur un ton sarcastique. «Comment peut-on commettre un acte illégal quand, depuis 1999-2000, le gouvernement américain s'est évertué à déréglementer, à éliminer toutes les entraves à la spéculation financière, que les lois et les règlements sont rédigés de façon à rendre légales toutes les opérations de ce type? C'est à n'y rien comprendre. Voilà que soudainement, on s'étonne, on joue aux vierges offensées, on cherche noise aux banques d'affaires et aux spéculateurs!»

Yvan Allaire rappelle les dommages directs et collatéraux de la manigance spéculative lors de la dernière crise-récession: «6,4 millions de résidences ont fait l'objet d'une reprise judiciaire aux États-Unis de 2007 à 2009; 240 banques ont fait faillite depuis le début de 2008». Et selon l'Organisation mondiale du travail, plus de 20 millions d'emplois ont été perdus en conséquence directe de la crise.

Cela dit, lorsqu'elles sont déclenchées, les attaques spéculatives viennent de toutes parts. Marchés obligataires et marchés boursiers; titres, options, contrats à terme et autres produits dérivés du type Credit Default Swaps (CDS); tout ce qui touche ou qui donne accès à la thématique (ici la Grèce en particulier, la zone euro dans un sens plus large) devient un vase communicant. Les attaques visent même les entités qui, telles les banques européennes, détiennent des «titres maudits». Les investisseurs vendent, les spéculateurs vendent à découvert, avec effet de levier, les acteurs refusent de se prêter ou exigent des primes au risque rendant le coût du financement exorbitant. Les mouvements sont amplifiés par le recours à des contrats à terme, options et autres produits structurés permettant d'engager une petite fraction de la valeur notionnelle. Parfois du 1 pour 10.

«Ça ne prend pas grand-chose. Les capitaux se retirent, les investisseurs achètent moins ou vendent. C'est le jeu de l'offre et de la demande, une course vers la qualité», a résumé William André Nadeau, gestionnaire de portefeuille au cabinet OrientationFinance.

Stéfane Marion, économiste et stratège en chef à la Financière Banque Nationale, illustre que le mouvement, au départ confiné aux obligations émises par le gouvernement grec et au marché boursier de ce pays, s'étend aujourd'hui pour toucher l'Espagne et le Portugal — ces trois pays étant exposés à hauteur de plus de 760 milliards — pour désormais déborder au système bancaire européen. Résultat: le coût du financement devient prohibitif, de l'ordre de celui d'une carte de crédit, pour la Grèce et autres pays visés. Et le coût des CDS, conçus pour offrir une assurance contre les risques de défaillance, est revenu au niveau de mars 2009. Sur le marché interbancaire, là où les institutions se financent entre elles, l'écart entre le LIBOR (London Interbank Offered Rate) et le taux sur les bons du Trésor américain à trois mois est passé de marginal à 30 points de base. Nous n'en sommes pas aux 450 points de base du creux de la crise, mais...

«C'est un mouvement de fonds. Ces pays ne peuvent se permettre même une hausse insignifiante du loyer de l'argent. Et le succès de leur plan d'austérité repose sur la reprise économique. Cela crée un dangereux mélange», a résumé Stéfane Marion.

Peut-on contrer la spéculation? La taille de l'économie financière, à sa valeur nominale, peut atteindre trois fois celle de l'économie réelle. Nombre de ces véhicules servent tant à la spéculation qu'aux stratégies de couverture et d'assurance contre les risques. Et tout devient finalement une question de prix associé à un risque. Lorsque même les banques ne veulent plus se prêter entre elles, il en découle un stress énorme.

Quant à la présence de ces fameux CDS, fortement décriée lors de la crise de 2008, leur valeur nominale ne compte que pour 6 % de l'encours des titres obligataires des gouvernements, alors que leur taille est similaire à leurs sous-jacents dans le segment des obligations d'entreprise. «Les marchés peuvent amplifier un mouvement, provoquer un ajustement brutal. Mais il faut qu'il y ait à l'origine un problème structurel ou sous-jacent», a insisté Stéfane Marion.

À l'instar de Stéfane Marion, William André Nadeau soutient que la situation financière des gouvernements de la zone euro est insoutenable. «On ne peut multiplier les déficits d'opération, même pendant des années de reprise. Tôt ou tard, la réalité s'impose.»

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