Silence collectif

Depuis plus de 15 mois, 250 travailleurs battent le pavé dans une sorte de silence irréel et d'indifférence collective qui attriste. Ce sont les employés en lock-out du Journal de Montréal. Ils ont beau tenter de sensibiliser la population à leur conflit, ils se trouvent le plus souvent bâillonnés par l'arsenal judiciaire auquel Pierre Karl Péladeau recourt à la moindre occasion. Injonctions, interdictions de manifester, le tsar despote ne tolère pas que ses employés manifestent ou crient.

Pour demeurer journalistes et conserver un certain sens d'utilité, les employés publient RueFrontenac.com, un quotidien en ligne qui est bien meilleur que Le Journal de Montréal et mieux fait que le quotidien qu'ils fabriquaient avant de se retrouver dans la rue. Paradoxe qui prouve peut-être que les journalistes possèdent plus de talent que la direction qui imposait son style et son approche.

Il est ironique de penser que Le Journal de Montréal, et donc l'empire Quebecor, doit son existence et sa prospérité à un autre lock-out. Celui de La Presse en 1964, qui dura plus de sept mois. Pierre Péladeau était alors propriétaire d'un gros hebdo de quartier, Le Journal de Rosemont, de quelques autres hebdos et d'une imprimerie. Il lance son quotidien populaire en misant sur les quatre S, sexe, sang, sport et spectacles. J'étais journaliste en lock-out à l'époque et, tout comme mes confrères, j'étais convaincu que cette feuille de chou ne tiendrait jamais la route et que, dès le retour de La Presse, le quotidien de Péladeau fermerait ses portes. On connaît la suite.

Non seulement le Journal ne ferma pas ses portes, mais il continua à prospérer, à augmenter son tirage jusqu'à ce qu'il réussisse à supplanter La Presse comme premier quotidien québécois. Véritable presse à imprimer de l'argent, le quotidien donna naissance bientôt à un empire. Mais Pierre Péladeau, tout bougon et braillard qu'il était, possédait les qualités d'un homme juste. Ce journal et cette richesse ne venaient pas de sa seule intelligence et de son seul sens des affaires. Le Journal de Montréal était pour lui une sorte de famille et il fit en sorte que les membres de cette famille profitent aussi de la richesse qu'ils avaient contribué à créer par leur travail collectif. Au fil des années, les journalistes devinrent les mieux payés de la profession. Ils profitaient de conditions de travail exceptionnelles, suscitant parfois la jalousie et l'envie du reste de la profession. Si on avait mesuré le salaire au nombre de lignes écrites, les journalistes de Péladeau étaient probablement les mieux payés au monde.

Aujourd'hui, privé de ses journalistes et de la plupart de ses chroniqueurs prestigieux, le quotidien de la rue Frontenac se porte outrageusement bien. Fabriqué par des cadres et composé surtout de textes de l'agence maison, il maintient son tirage. Plus que jamais, il est mal écrit, plus que jamais, il se complaît dans l'information démagogique, dans les publireportages vaguement déguisés sur les produits dérivés de l'écurie TVA. Il est devenu le porte-voix du couple Dion-Angélil et du Banquier. Malgré la scandaleuse médiocrité du quotidien, ses lecteurs lui demeurent fidèles, les annonceurs continuent d'annoncer. Cela indique tristement qu'une très grande partie de la population ne se soucie absolument pas de la qualité de l'information qu'elle consomme, mais qu'elle la consomme un peu comme on se nourrit de fast-food ou comme on recherche un divertissement léger.

Le plus inquiétant dans ce constat, c'est que Pierre Karl est en passe de prouver qu'on peut produire un journal qui a du succès sans véritables journalistes, avec une poignée de cadres, de traducteurs de dépêches et de personnes qui pigent de l'information dans TVA.

Dans le silence collectif qui entoure ce conflit, la grande famille des artistes, souvent si prompte à se mobiliser, n'est pas en reste. J'ai participé récemment à la promotion d'un film adapté d'un de mes romans et j'ai indiqué à la publiciste que je ne donnerais pas d'entrevue à des représentants de l'empire Péladeau. Mais tous les artisans ont accepté, souvent la mort dans l'âme. Je les comprends, on ne peut pas lancer un film au Québec en boycottant 80 % de ce qui se publie et se dit au Québec. C'est la part de notre parole qui appartient à Quebecor. C'est aussi la part de notre paralysie collective. C'est enfin la mesure de la perversité de la puissance de l'empire qui force plusieurs à choisir entre les principes généreux et la survie. Pour la plupart, ce n'est pas un véritable choix.

Plus difficile à comprendre est le silence qui semble entourer le conflit dans le monde syndical. Je ne me souviens pas d'un conflit aussi long et crucial pour un secteur vital de notre société qui ait suscité si peu d'intérêt dans la population et si peu de mobilisation dans le monde syndical. Je soupçonne que ce phénomène rare est dû à une analyse froide des forces en présence. D'une part, une entreprise qui peut fabriquer à profit le même produit sans ses employés. D'autre part, un syndicat qu'on a longtemps considéré comme injustement privilégié. Autrement dit, une bataille perdue d'avance dont il faut attendre l'issue en espérant que les blessures ne seront pas trop profondes. Un aveu d'impuissance finalement devant la puissance de Quebecor.

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