Essais québécois - Pour en finir avec le mauvais débat sur la réforme

Quand je lis les textes des réformistes scolaires, je suis contre le renouveau pédagogique. Quand je lis les textes des opposants à la réforme, je suis pour. Comment s'explique cette irritation ressentie à l'égard d'un camp comme de l'autre? Par le dogmatisme de la pensée qui caractérise les deux camps.

«L'une des difficultés du débat sur l'école, où qu'il se déroule, tient à ce que la discussion vire vite en procès d'intention», écrit Marc Chevrier, en introduction à Par-delà l'école-machine, un ouvrage qu'il dirige. Le politologue de l'UQAM déplore ainsi que les adversaires de la réforme soient dépeints, par le camp adverse, comme des réactionnaires et des conservateurs. Or lui-même, dans les textes qu'il signe dans ce collectif, se livre à une charge idéologique contre les réformistes, qu'il accuse «de mettre les écoles au service de la désinstruction» et de pratiquer l'embrigadement. Une autre version de la paille et de la poutre, quoi.

On trouve aussi, dans cet ouvrage qui réunit «des intellectuels de tous horizons qui ont en commun le souci de défendre nos institutions scolaires contre une réforme mal avisée», des affirmations erronées. Trois (Normand Baillargeon, François Charbonneau et Jacques Dufresne) des sept collaborateurs de cet ouvrage avancent que les parents choisissent de plus en plus d'envoyer leurs enfants dans le réseau privé pour leur épargner les affres de la réforme. Or aucun des trois ne croit utile de mentionner que cette réforme s'applique aussi pleinement aux écoles privées subventionnées, un fait vérifiable qui montre bien que la passion du privé ne s'explique pas par la réforme et a peut-être plus à voir — c'est une hypothèse — avec le genre de discours dépréciateur que ces trois intellectuels, comme bien d'autres, tiennent sur l'école publique.

L'école québécoise actuelle n'est pas parfaite. Trop de jeunes, notamment, décrochent. Quel est le problème? Est-ce la réforme? Non. Avant elle, il y avait aussi des ratés, raison pour laquelle une réforme a été enclenchée. Cette dernière est-elle pour autant la solution? Non plus. Il semble, en effet, qu'elle n'ait pas permis d'atteindre l'idéal de formation et de réussite souhaité. Peut-on, dans ces conditions, tenter d'établir un état des lieux qui éviterait le dogmatisme?

Ce que l'esprit de la réforme a de bon, c'est le souci de donner du sens aux savoirs, de la pertinence à la vérité, pour reprendre une formule de Fernand Dumont, et de permettre aux élèves de développer des compétences, c'est-à-dire la capacité de mobiliser des connaissances acquises non seulement en contexte scolaire, mais aussi ailleurs et plus tard.

Pour cela, elle prône l'usage d'une pédagogie active, dont les fameux «projets» sont une des modalités. En science, par exemple, «l'approche par compétences ouvre la voie à davantage d'expérimentation, explique Marcel Thouin, didacticien des sciences, ce qui est plus efficace que l'enseignement magistral». L'idée est que l'on retient mieux ce qu'on s'est approprié soi-même par l'activité (intellectuelle, ici). Apprendre à disserter sur une oeuvre littéraire (compétence), par exemple, vaut mieux que seulement connaître les noms des grands écrivains (connaissance). Comme le dit une formule réformiste, on peut être connaissant sans être compétent, mais l'inverse n'est pas vrai.

Dérapages

Cette réforme, cela admis, a connu des dérapages, soulevés par les collaborateurs de Par-delà l'école-machine. L'élève, pour s'approprier un savoir, pour vraiment apprendre, doit, d'une certaine façon, le «reconstruire» dans son esprit, mais cela, comme l'explique François Charbonneau, ne fait pas de ce savoir «un pur construit», attribuable à l'élève. Le socioconstructivisme, en allant jusqu'à nier aux savoirs leur vérité intrinsèque, encourage un relativisme malsain, surtout dans le monde scolaire.

De plus, la pédagogie active a ses mérites. Mathieu-Robert Sauvé, dans le meilleur texte de ce collectif, le montre bien, en faisant l'éloge du réseau parascolaire d'animation scientifique, qui applique cette méthode. «Un principe de base, explique Isabelle Jutras, coordonnatrice nationale du Club des débrouillards, est de permettre aux jeunes de participer activement à l'expérience.» Contrairement à ce que suggère Normand Baillargeon, la pédagogie active a été promue par une foule de grands pédagogues du passé. Toutefois, et Rachel Bégin a raison de le préciser, elle devient inefficace si elle n'est pas solidement encadrée par un enseignement magistral. Il faut, à l'école, des connaissances et des compétences, une pédagogie active et un enseignement magistral. L'actuel débat sur l'école, dans lequel les deux camps carburent à l'exclusivisme, nous fait perdre notre temps.

François Charbonneau a raison de remettre en cause l'intégration quasi systématique des élèves en difficulté d'apprentissage dans les classes régulières. Toutefois, son plaidoyer en faveur du redoublement des élèves faibles relève d'un «gros bon sens» contredit par l'expérience. De même, son parti pris en faveur d'une évaluation traditionnelle (avec note cumulative et moyenne de classe) est essentiellement idéologique. Prenons un exemple simple. Un élève qui fait trente fautes de français dans les deux premiers textes de l'année mais seulement cinq dans les deux derniers doit-il vraiment être évalué sur la base de sa performance annuelle moyenne? Ce serait de l'antipédagogie. De même, on peut aimer consulter des moyennes de classe, mais on ne voit pas en quoi cela contribue à l'apprentissage.

Les auteurs de cet ouvrage ont raison de dire que les réformistes ont été naïfs de croire qu'un nouveau paradigme pédagogique était la solution par excellence aux problèmes de l'école. Ils se trompent, toutefois, en attribuant tous ces problèmes à la réforme et sont naïfs à leur tour en croyant que la solution se trouve dans un retour aux connaissances.

Tous les protagonistes de ce débat aiment l'école et souhaitent son succès. Ils s'entendent sur la nécessité d'une réduction du rapport enseignant-élèves. C'est ce combat qu'il faut mener, tout en prônant une pratique pédagogique diversifiée dans chacune des classes, pour que chaque élève devienne à la fois connaissant et compétent.

***

Par-delà l'école-machine
Critiques humanistes et modernes de la réforme pédagogique au Québec
Sous la direction de Marc Chevrier
Multimondes
Québec, 2010, 200 pages

À voir en vidéo