Refuser le silence

La sénatrice conservatrice Nancy Ruth ne menaçait personne, lundi, quand elle a demandé aux détracteurs de la position du gouvernement Harper dans le dossier de l'avortement de ne pas faire de vagues d'ici le sommet du G8. Elle-même pro-choix, elle cherchait avant tout à les prévenir du danger qu'il y a à tenir bruyamment tête à ce premier ministre. Le contrecoup risque seulement d'être plus dur, et même de se faire sentir au pays.

À la lecture du texte de ma collègue Hélène Buzzetti, il faut croire que l'avertissement est arrivé trop tard pour une douzaine de groupes de femmes qui ont récemment perdu leur financement fédéral. Le sort réservé à ces organismes et l'inquiétude de Nancy Ruth à l'égard de son propre gouvernement permettent de mieux comprendre la frilosité croissante des organisations non gouvernementales à exprimer leur objection — ce qui était d'ailleurs le sujet de la conférence à laquelle assistait la sénatrice.

Cette peur, fruit d'un climat d'intimidation malsain, en dit long sur le style de leadership de ce premier ministre, la conception qu'a ce gouvernement de la démocratie et, par ricochet, de la défense et de la promotion des droits des femmes.

La démocratie se conjugue avec débats, dissidence, prise de parole. Et c'est en prenant la parole et en se battant sans relâche que les femmes canadiennes ont obtenu le droit de vote, celui d'être députée, d'être légalement autonomes et ainsi de suite. C'est de la même manière qu'elles ont réussi à faire explicitement enchâsser dans la Charte canadienne des droits et libertés un droit aussi fondamental que celui de l'égalité des sexes. On l'oublie trop souvent, mais il ne figurait pas dans la version originale. Cette victoire a ouvert la porte à d'autres, dont la reconnaissance par les tribunaux du droit des femmes de disposer librement de leur corps, y compris d'interrompre volontairement à une grossesse.

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L'exclusion de l'avortement de la contribution canadienne à la stratégie du G8 sur la santé maternelle et infantile expose plus qu'un désaccord autour d'une politique de santé publique. Elle transporte le débat sur le terrain des droits.

Depuis les années 1970, une multitude de conférences internationales sur la situation des femmes, la population et la santé ont invariablement fait le lien entre la santé et les droits des femmes, en particulier celui de planifier et d'espacer les grossesses, a rappelé la présidente de l'organisation américaine Women Deliver, Jill Wilkinson Sheffield, lors de sa comparution lundi devant le Comité parlementaire de la condition féminine. Et le Canada a, chaque fois, souscrit à cette vision.

Le Canada n'a jamais directement financé des services d'avortement dans les pays en développement, a souligné hier la présidente de l'Agence canadienne de développement international (ACDI), Margaret Biggs, lors de son passage devant le Comité des affaires étrangères. Il l'a indirectement fait par contre en soutenant des services de santé, des organisations onusiennes et des ONG qui offraient, dans leur éventail de services, l'interruption volontaire de grossesse (IVG). Selon Mme Biggs, cette politique ne changera pas (bien qu'elle n'ait pu informer le comité du financement de la Fédération internationale Planned Parenthood).

Tout devient nettement plus confus, cependant, lorsqu'il est question de l'initiative du G8. Le refus de financer des services d'avortement pourrait-il nuire à d'autres programmes? «Le gouvernement a clairement dit que dans le cadre de sa contribution [à l'initiative] du G8, il concentrera son attention sur différents secteurs encore à déterminer, ce qui pourrait inclure la planification des naissances», a dit Mme Biggs hier.

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Remarquez le recours au conditionnel pour parler de la planification des naissances. Comment est-ce possible? Les hémorragies provoquées par un accouchement sont la première cause de mortalité des mères. Les avortements bâclés viennent au second rang, avec les infections et les problèmes de pression artérielle liés à la grossesse. Et pour chacune de ces femmes qui meurent, de 20 à 30 souffriront de séquelles toute leur vie. Il faut des soins obstétriques pour aider ces femmes, mais la méthode la plus rapide pour prévenir ces drames est l'accès à la contraception et à des services de planification des naissances. Et quand ceux-ci échouent, l'accès à des services sécuritaires d'IVG, là où c'est permis. Comme le disait Mme Sheffield, il n'est heureusement pas nécessaire, pour réduire la mortalité maternelle, de découvrir un vaccin ou un médicament miraculeux.

Et en plus de sauver des vies, l'accès à ces services offrirait aux femmes un plus grand contrôle sur leur corps et leur vie. Il en faudrait davantage — éducation, accès au pouvoir économique, protection contre la violence sexuelle, les mutilations et les mariages forcés — pour que les femmes accèdent à une égalité plus que formelle, mais ce serait un premier pas.

Encore faudrait-il que les alliés de ces femmes au Canada ne soient pas muselés, ou pire, punis parce qu'ils prennent leur défense. Les femmes canadiennes ont obtenu des droits qui ont fini par se refléter dans notre politique étrangère et de développement international. Ce qu'elles craignent aujourd'hui, c'est qu'un recul sur ce front devienne le présage de ce qui les attend au Canada. Au gouvernement de démontrer qu'elles ont tort.

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mcornellier@ledevoir.com
2 commentaires
  • Polux - Inscrit 5 mai 2010 14 h 38

    Politiques et subventions

    Comme tout gouvernement choisit quel bout de route ou quel pont on construira et où en favorisant les comtés qu'il a remporté, il accorde des subventions aux organismes en fonction de leur adhésion à ses politiques. Ceux qui s'étonnent de l'attitude de ce gouvernement-ci envers ceux et celles qui ne le soutiennent pas sont bien naïfs.

    Grâce à la faiblesse de l'opposition, qui représente plus ou moins 65% de la population quand même!, il peut, malgré qu'il soit minoritaire, sabrer à sa guise dans les acquis sociaux des cinquante dernières années. C'est le programme que poursuit ce gouvernement depuis qu'il est élu. Que ce soit ouvertement ou en catimini. Il a même réussi à soustraire à la Chambre le droit d'emprunter sur les marchés, donc à se délester d'une partie de son obligation de rendre compte à cette même Chambre en matière de finance. Il faut le faire.

    Il semble que cela ne déplaise pas assez aux électeurs pour qu'il le répudie. C'est vrai qu'il faudrait d'abord que l'opposition est le courage de le défaire en Chambre.

  • France Marcotte - Abonnée 5 mai 2010 20 h 17

    Se battre

    "...c'est en prenant la parole et en se battant sans relâche que les femmes canadiennes ont obtenu le droit de vote, celui d'être députée, d'être légalement autonomes et ainsi de suite."

    Depuis quelques années, il me semble que nous surfions sur les acquis des batailles passées et l'habitude de se battre s'est un peu émoussée. Les femmes, par le passé, se sont battues contre bien pire encore que ce gouvernement rétrograde. Le beau temps est terminé. Nous saurons, j'en suis certaine, reprendre le glaive.