Crise et performance - Que valent ces dirigeants qui carburent aux primes ?

Le ministre des Finances du Québec, Raymond Bachand, et le président de Loto-Québec, Alain Cousineau, ont annoncé en février dernier la mise sur pied des jeux de hasard en ligne.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le ministre des Finances du Québec, Raymond Bachand, et le président de Loto-Québec, Alain Cousineau, ont annoncé en février dernier la mise sur pied des jeux de hasard en ligne.

Dans le temps de l'Union nationale, et bien avant sans doute, plus d'un Québécois rêvait d'être «placé» à la Commission des liqueurs. L'ancêtre de la Société des alcools payait peu, mais, au moins, elle vous sortait de la misère. C'était avant l'aide sociale. Encore fallait-il «connaître quelqu'un» proche du gouvernement. Et comme de raison, aider aux élections ne nuisait pas.

Partout, des pouvoirs «progressistes» avaient aboli la prohibition et, pour apaiser les esprits rigoristes, promis que l'alcool serait étatisé, réglementé et surtout arraché aux Al Capone de l'époque. Bien sûr, on n'avait pas dit aux curés scandalisés ni aux épouses inquiètes que le monopole de l'État obligerait les distilleries à fournir aux caisses électorales. Au Québec, il fallut attendre, pour l'apprendre, une enquête sur le crime organisé.

Les temps ont changé, mais on n'arrête pas le progrès. Les commis et caissiers de la SAQ sont désormais syndiqués. Et les pauvres bougres qui auraient bien aimé ranger les bouteilles doivent frapper plutôt au Bureau de l'aide sociale. L'ancienne classe d'assistés politiques y avait été éliminée. Une nouvelle prendra la place: ces hauts dirigeants et autres managers plus honorables que les bootleggers d'antan mais, pour plusieurs, non moins cupides.

La Révolution tranquille était passée par là. Elle n'allait pas libérer seulement l'alcool; le jeu n'a pas tardé à suivre. Les barbottes et les machines à sous de la pègre, longtemps illégales et tenues de se cacher, ne faisaient cependant, au diable ne plaise, que des ravages limités. Le bingo paroissial étant passé de mode, tout le Québec allait désormais, société distincte oblige, s'adonner lui aussi aux loteries.

À Loto-Québec également, la modération n'ayant pas de limite, il fallut cette fois aider les victimes du jeu compulsif. Un suicide est mauvais pour l'image. Mais, comme à la SAQ, c'est une compulsion, non la modération, qui allait définir le traitement des hauts dirigeants et autres grands tenanciers. Primes et bonis n'allaient pas être laissés au hasard.

L'avenir par contre ne tient pas à la roulette. Pendant que ces assistés de luxe s'accrochent à leur privilège, les Québécois d'aujourd'hui, émancipés par leur gouvernement, pourront fréquenter de plus en plus les casinos en ligne de par le monde et gagner, les pauvres, des milliards!

Bref, si le Québec avait autrefois ses buveurs et ses joueurs, désormais il aura connu, fruit imprévu d'une politique d'État, une dépendance de masse à l'alcool et au jeu. Pourquoi gagner sa vie en travaillant, quand on peut s'enrichir en jouant? Et pourquoi s'employer à résoudre ses problèmes quand on peut les noyer? Néanmoins, il y a pire, semble-t-il, que la dépendance à ces dérivatifs traditionnels.

Excès de rémunération

La ruée vers l'enrichissement personnel sévit au sein d'une nouvelle classe dirigeante, celle de prétendus bâtisseurs de l'État et de l'économie du Québec. Plusieurs d'entre eux ont excellé, il est vrai, à supplanter les «maîtres de Westmount», de coloniale mémoire, mais leur «performance» laisse voir, dans les services publics comme dans les sociétés privées, des failles de plus en plus béantes.

On se moque ces jours-ci de la Grèce et de ses retraités parasitaires, mais ce pays n'est pas le seul à ruiner le Trésor public pour soutenir une fausse économie. On feint aussi de se scandaliser des banquiers de Wall Street qui empochent des primes sur la ruine de millions de petites gens. Mais le Québec ne manque ni d'emplois artificiels ni d'experts trop grassement rétribués. Qui donc, en effet, a contribué aux débandades financières des dernières années?

Dans le privé comme dans le public, l'excès de rémunération repose sur le dogme qu'il faut rétribuer la compétence sous peine d'aller droit à l'échec. Aux entreprises qui craignent de perdre leurs dirigeants s'ils ne leur concèdent pas davantage que chez les concurrentes, un Stephen Jarislowsky tient depuis quel-ques années un discours clair et net, qui vaut aussi pour les gouvernements.

Qu'on laisse partir ces ambitieux insatiables, estime-t-il. Ils ne travaillent que pour l'argent et pour eux-mêmes, et n'ont aucune loyauté envers les milieux et les gens qu'ils sont censés servir. On pourrait ajouter qu'ils stimulent l'appétit d'autres profiteurs. Cette caste prolifère aux dépens des clients, des employés, des actionnaires et du public. Si elle était aussi indispensable qu'elle le prétend, aurait-elle présidé à autant de déconfitures?

Les leaders authentiques donnent l'exemple. En période de crise, ils ne sacrifient pas le simple soldat, le salarié modeste, le travailleur vulnérable. Ils pratiquent les premiers l'austérité, le partage des sacrifices, et une franche solidarité. Or, à en croire un patron de la SAQ, telle n'est pas la philosophie des écoles de management. Ni même, à voir les discriminations que l'on y trouve encore, celle de certaines universités. Faut-il dès lors se surprendre qu'il faille une loi pour ramener la raison en haut lieu?

Le gouvernement du Québec songe à une telle mesure. D'aucuns se demanderont cependant pourquoi le cabinet ne désigne pas d'abord des gestionnaires qui aient avant tout le sens de l'intérêt public. À quoi servira-t-il d'avoir à la tête des sociétés d'État, comme le premier ministre Jean Charest s'y est engagé, autant de femmes que d'hommes, si cette nouvelle génération succombe à son tour à la même folie?

Le Québec n'est pas aussi riche qu'on le croit. Avant de compter à la cenne près la pitance des assistés sociaux, on pourrait réduire le BS de luxe pour les assistés politiques. Du même coup, qui sait, cela pourrait aussi freiner l'aide publique aux entreprises douteuses.

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
7 commentaires
  • Michele Dorais - Abonnée 3 mai 2010 07 h 39

    De la divulgation des salaires et des primes

    Le frein à surenchère des salaires et des primes, qu'était censé être leur divulgation obligatoire, est devenu un enjeu dans la chasse aux dirigeants d'entreprise à partir du moment où Fortune 500 a mis en évidence la surenchère des égos, sans commune mesure avec la performance des entreprises. Les grands patrons sont interchangeables ; ils sont tous allés à la même école du management des avantages personnels.

  • France Marcotte - Inscrite 3 mai 2010 09 h 11

    La caste des assistés de luxe

    On peut se réjouir de ce nouveau vocabulaire qui va comme un gant à ces pachas qui ne trompent plus personne avec leurs grands airs. Les nommer c'est les dénoncer; après, il va se soi qu'ils doivent perdre leurs privilèges, offrir bien bas des excuses aux vrais nécessiteux qu'on a pillé pour satisfaire leurs prétentions et aussi rendre, du moins en partie, l'argent volé. Ils mériteraient bien pire encore, être publiquement humiliés par exemple, comme autrefois sinon au Moyen Âge ou un chat s'appelait un chat et un voleur un voleur. Mais après tout, nous sommes supposés avoir évolué...

  • chat58 - Inscrit 3 mai 2010 10 h 16

    Salaire et prime ou bonis.

    Bonjour.
    Comme nous vivons dans une société corrompue. on récompense les incompétants, nous traitons mieux les prisonniers que nos ainés et nos démunis, au quebec ont est dans le rouge parce qu' on regorgent d' évasions fiscales, c' est bar ouvert pour la justice, etc, etc,..(j' aurais un livre a écrire la dessus), le patronage est épidémique dans le gouvernements et partout ailleurs. On veux engager des inspecteurs pour surveiller la construction alors qu' on devrait surveiller ceux qui nous dirigent car ce sont eux les premiers qui nous donnent l' exemple.
    Gaston Dufour, Alma.

  • André Loiseau - Inscrit 3 mai 2010 12 h 59

    Salaire au mérite

    Les primes étant exclues par la loi (dans un monde plus juste) pourquoi ne pas donner des diminutions de salaire aux mauvais "performants"?

  • Jean Rousseau - Inscrit 3 mai 2010 16 h 09

    FAIRE APPEL À LA RAISON.

    Demeurer contre le gaspillage se trouve sensé, mais croire qu'en abaissant les primes ou bonis, des meilleurs vendeurs du gouvernement, en deçà de ce qu'ils peuvent s'attendre du privé, c'est faire fausse route. Ou encore, se plier à l'humeur actuelle du peuple concernant la perception des ces gains.

    Un jour, une grosse quincaillerie à plusieurs rayons fut vendue à la Cie; Coopérative Fédérée. Les nouveaux patrons se crûrent sages de jeter à la porte tous les gérants afin de les remplacer par du personnel inexpérimenté qu'ils pourraient payer à petits salaires. La compagnie fit faillite dans des mois qui suivirent.