Perspectives - Cépamoicélui

La liste des accusés dans la crise financière grecque n'a pas cessé de s'allonger ces dernières semaines. Comme la facture de ce gâchis.

Le premier réflexe a été d'attribuer le problème aux effets de la crise économique mondiale. Après tout, presque tous les gouvernements ont vu leurs finances plonger dans le rouge ces derniers temps sous l'effet conjugué de l'effondrement de leurs revenus, de l'explosion des coûts de leurs filets sociaux et des milliards qu'ils ont dû déballer pour sauver leurs banques et maintenir leurs économies en vie à coup de mesures de relance.

Les non-initiés se sont rapidement rendu compte que le cas de la Grèce n'était pas tout à fait comme les autres, et que l'on était clairement en présence d'un pays qui vivait depuis des années bien au-dessus de ses moyens. Il n'a pas fallu bien longtemps avant qu'on la compare à la cigale de la fameuse fable de La Fontaine, à cause de ses 14 mois de salaire par année et de son âge moyen de retraite inférieur à 60 ans. Ce portrait était aggravé par une insouciance à l'égard de ses problèmes de déficits chroniques, de dette et d'économie parallèle que sa comptabilité publique créative n'arrivait plus à camoufler.

Comme on avait une cigale, il fallait une fourmi. Le rôle allait parfaitement à l'austère Allemagne, et à sa non moins sévère chancelière, Angela Merkel, surnommée «Mme Nein» à cause de son entêtement à refuser toute aide financière à un pays ayant agi de manière aussi irresponsable que la Grèce. La riche fourmi allemande a rapidement fini par taper sur les nerfs de tout le monde avec ses leçons de saine gestion et d'autodiscipline. On ne sait que trop bien qu'elle a longtemps été, elle aussi, en délicatesse avec les règles européennes sur les déficits et que la ténacité de sa chancelière face aux pressions extérieures tient plus du désir de ne pas perdre trop de votes aux prochaines élections régionales que de la question de principe.

On s'est aussi déchaîné, la semaine dernière, contre les agences de notation pour avoir jeté de l'huile sur le feu en abaissant la cote de la Grèce, du Portugal et de l'Espagne, au moment même où ces pays se faisaient chahuter par les marchés financiers. Comment peuvent-elles mettre ouvertement en doute la capacité de ces pays à rembourser leur dette alors qu'elles n'ont même pas été capables de voir venir la crise financière mondiale? s'est-on demandé. La présidence française est allée jusqu'à qualifier leur décision de «criminelle» même si, pour être tout à fait honnête, elle ne faisait qu'officialiser une perception déjà largement répandue et intégrée dans les marchés obligataires.

Comme il se doit, on a accusé aussi les spéculateurs. La Grèce a même suspendu leur droit d'acheter ou de vendre des titres à découvert, comme on l'avait fait dans plusieurs pays au pire de la crise financière. C'est drôle, note cette semaine la revue britannique The Economist, parce que ces spéculateurs que l'on accuse d'avoir précipité la crise seraient peut-être aujourd'hui les seuls à vouloir parier sur une remontée inattendue de la Grèce.

On n'a pas manqué, non plus, de répéter que l'Europe était encore une fois victime de la faiblesse de ses institutions communes de gouvernance économique. «Où est le président du Conseil européen? Que fait le président de la Commission? Y a-t-il un pilote européen dans la crise grecque?», s'exclamait un élu européen cité dans Le Devoir de samedi.

Arrêter de tergiverser

Les critiques les plus sévères sont toutefois allées, ces derniers jours, aux gouvernements des autres pays européens pour leur incroyable lenteur à passer du discours aux actes en dépit des promesses d'aide qu'ils faisaient à la Grèce il y a presque deux mois. On croyait apparemment que de beaux discours suffiraient à rassurer les marchés tout en se disant secrètement que le pire qui pouvait arriver était un léger affaiblissement de l'euro qui aiderait les exportations. «Séduisante construction intellectuelle que la réalité s'est chargée de tailler en pièces», commentait jeudi l'éditorialiste du quotidien français Les Échos, Daniel Fortin.

Longtemps exclu par les dirigeants européens à cause de l'humiliation qu'il représenterait, l'appel au secours du Fonds monétaire international (FMI) serait perçu aujourd'hui comme ayant plusieurs avantages, observait le même jour Alan Beattie dans le Financial Times. On aimerait ses prêts aux taux d'intérêt imbattables et la réputation de rigueur des conditions qui s'y rattachent. Mais ce qui semble le plus apprécié par les politiciens est la possibilité, devant leur opinion publique, de faire porter au FMI — et aussi à la Commission européenne si nécessaire — la responsabilité des réformes impopulaires que la situation exige.

Le temps des jeux politiques et des demi-mesures est plus que passé, prévenait récemment l'économiste américain, Nouriel Roubini, mieux connu sous le doux sobriquet de «Docteur Catastrophe» parce qu'il avait été l'un des rares à voir venir la crise financière mondiale. Les gouvernements européens ont déjà trop laissé la situation se dégrader, et l'ampleur de l'effort budgétaire exigé du gouvernement grec aura un impact trop grand sur l'activité économique, selon lui, pour que la Grèce ait la moindre chance de se sortir du pétrin, même avec l'aide financière promise. L'Argentine était en bien meilleure posture avant de devoir s'avouer insolvable au tournant des années 2000.

La seule façon d'éviter l'effondrement complet de la Grèce et la contagion à d'autres pays, dit le «Docteur Catastrophe», est de tirer les leçons des autres grandes crises passées. C'est-à-dire: arrêter de chercher des coupables et adopter des mesures beaucoup plus ambitieuses que celles qui sont actuellement envisagées.

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