Le don de soi, pour qui, pourquoi ?

Peut-on donner sans rien attendre en retour? Charité bien ordonnée, deuxième roman de Marina Endicott mais premier livre de cette Canadienne dans la jeune cinquantaine à paraître en français, pose la question. Et décline la réponse de toutes sortes de façons, sur près de 500 pages.

Sujet casse-cou. Pas glamour pour deux sous. Dont on se méfie. Qui aurait pu donner lieu à un ouvrage prêchi-prêcha, une histoire à l'eau de rose cousue de fil blanc. Pas du tout.

Il y a bien quelques envolées du côté du sentimentalisme, mais noyées dans le maelström des contradictions qui se font la lutte tout au long du récit. Il y a de la nuance, toutes sortes de revirements inattendus. Et la plume est élégante, suave. Vivante, malgré quelques longueurs.

Au centre du roman: une certaine Clara, 43 ans, divorcée, sans enfant. Assez jolie, mais un peu coincée. Elle travaille depuis plus de 20 ans dans l'assurance, a engrangé pas mal d'économies. Sa vie est un long fleuve tranquille.

Elle habite la maison où elle a grandi, à Saskatoon, ses parents sont morts, elle en a pris soin jusqu'à la fin. Elle va à l'église de temps en temps, moins par conviction que par habitude. Davantage pour chasser son ennui. Et peut-être aussi parce qu'elle a un faible pour le pasteur anglican, qu'elle connaît depuis toujours.

Alors voilà. Nous sommes dans sa tête, tandis qu'elle conduit son auto l'esprit ailleurs, se demandant quoi faire pour se débarrasser de cette tristesse qui l'assaille de plus en plus, cherchant quoi faire pour donner un sens à sa vie. Et bang. Un accident.

Clara est indemne, mais elle a frappé une autre auto, remplie à pleine capacité. Personne de grièvement blessé non plus, à première vue, parmi les trois jeunes enfants, la grand-mère, le père, la mère. Mais on envoie la famille à l'hôpital, par précaution.

Très vite, on apprend que la mère est atteinte d'une maladie grave, qui n'a rien à voir avec l'accident. Sa vie est en danger. Que va-t-elle devenir? Que vont devenir les siens, pauvres comme la gale, condamnés à errer: leur véhicule, tout cabossé, inutilisable, leur servait de maison.

C'est le véritable point de départ de l'histoire. Clara décide qu'elle va prendre en charge cette famille défavorisée, dans le besoin. Elle va soutenir la mère à l'hôpital, va accueillir son mari, sa belle-mère, ses enfants de 7 et 10 ans et son bébé aux cou-ches, dans la grande maison de banlieue proprette où chaque chose est à sa place.

Du jour au lendemain, la vie de Clara change du tout au tout, on l'imagine bien. Et Marina Endicott excelle à décrire les petits riens du quotidien dans une maison pleine d'enfants qui ont faim, à qui il faut donner le bain, dont il faut prendre soin. Surtout que la belle-maman, acariâtre, ne lève pas le petit doigt. Et que le père s'est empressé de prendre la fuite.

Clara en fait beaucoup, elle en fait trop. Comme toutes les mères, elle est tout le temps fatiguée. Comme toutes les mères, elle vit des moments magiques avec ses enfants, sa tendresse est infinie. Oui mais voilà: ils ne sont pas ses enfants, elle n'est pas leur mère.

La mère, la vraie, subit toutes sortes de traitements à l'hôpital.

Ça dure des mois. Tandis qu'elle lutte contre la mort, la routine s'installe à la maison. Clara ne s'appartient plus, ce n'est pas facile, ses économies baissent.

Pourquoi fait-elle tout cela au juste? Pour qui, surtout? Pour la mère, pour ses enfants, ou pour elle-même? Les doutes s'en mêlent, viennent la tarauder. Mais Clara, Clary pour ses intimes, s'empresse de se donner bonne conscience: «Clary allait jusqu'à s'aimer elle-même, elle qui avait donné aux enfants la sécurité et l'ordre, elle qui avait appris à faire cette chose bonne et

difficile.»

Trop beau pour être vrai. Ça ne peut pas durer comme ça. Et ça ne durera pas. Clara, Clary, va devoir affronter les limites de son altruisme et se regarder en face.

Durant tout ce temps, nous sommes dans sa tête, nous ressentons ce qu'elle ressent, nous vivons les événements de son point de vue à elle. Mais pas seulement. Et c'est là que l'auteure montre toute l'étendue de son talent.

Nous sommes aussi bien avec la malade, à l'hôpital. Qui désespère de se voir dépérir, d'être privée de ses enfants, de devoir, peut-être, leur dire adieu, les abandonner.

Nous sommes aussi avec la petite Dolly, 10 ans, l'aînée de la famille. Qui aime bien sa nouvelle vie, son nouveau lit, ses nouveaux vêtements, ses nouveaux livres, cette sécurité nouvelle dans laquelle elle baigne grâce à Clary.

Mais ça ne l'empêche pas d'avoir peur de perdre sa maman: «Il faudrait qu'elle y pense, qu'elle réfléchisse à ce qu'ils feraient si leur maman mourait. Pendant un moment, Dolly resta immobile dans la ruelle, laissa son esprit descendre tout au fond de son cerveau, où se tapissait la possibilité que sa maman meure.»

Nous sommes même avec le pasteur de cette église anglicane où Clara finit par traîner sa smala. Ce pasteur dérouté, déroutant, qui cite Rilke, aussi bien que Shakespeare et Neruda.

Nous sommes dans un questionnement sur la foi. Et sur l'amour. Et sur la mort. Sur la famille, l'entraide. Nous sommes dans une formidable mosaïque humaine, où chacun est vulnérable, imparfait.

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Charité bien ordonnée
Marina Endicott
Traduit de l'anglais (Canada)par Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Boréal
Montréal, 2010, 496 pages