Biodiversité : un enjeu métropolitain

Des milieux humides sont parfois — trop souvent — remblayés pour faire place à de nouvelles constructions domiciliaires, ou encore ils deviennent l’extension de dépotoirs.
Photo: CRE de laval Des milieux humides sont parfois — trop souvent — remblayés pour faire place à de nouvelles constructions domiciliaires, ou encore ils deviennent l’extension de dépotoirs.

Le Sommet sur la biodiversité de Montréal a été un succès pour ses organisateurs. Mais si les engagements ont été malgré tout timides — pas de nouveaux objectifs chiffrés assortis d'échéanciers —, ce sommet va devenir une borne pour la réflexion et l'action dans toute la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) où les menaces contre les derniers écosystèmes de valeur sont encore plus grandes.

C'est là en effet que démarrent les pressions les plus systématiques, ouvertes et occultes pour dézoner de nouvelles terres agricoles, remblayer des milieux humides, dévaster des rives en toute impunité, etc. En somme, des écosystèmes municipaux remplis de gibiers de choix pour l'opération Marteau...

Du côté de l'île de Montréal, le problème se présente autrement même si la périphérie du périmètre urbain souffre aussi d'étalement. Montréal s'est donné comme objectif de conserver sous forme de patrimoine naturel 6 % de son territoire terrestre et 2 % de son territoire aquatique. Mais il semble que la Ville englobe dans son 6 % les parcs avec leurs immenses aires gazonnées, ce qu'on peut certes qualifier d'espace «vert», mais pas d'espace naturel au sens strict. Présentement, Montréal aurait fait passer le pourcentage de ses «aires protégées», ce qui pourrait inclure en principe ses parcs, de 3,2 % à 5,2 %. Si on soustrayait les parcs de récréation de ce bilan, il faudrait probablement pour atteindre l'objectif de 6 % geler tout développement dans la totalité des espaces naturels qui ont survécu à l'urbanisation — boisés, milieux humides et agricoles, espaces riverains, etc. — sur l'ensemble de l'île de Montréal et cela, immédiatement.

Le désir des citoyens pour renouer en ville avec tout ce qui représente la nature se traduit de mille façons. Certains se battent pour faire transformer en espace naturel le golfe de Meadowbrook, situé le secteur de Lachine, là où les promoteurs du Groupe Pacific projettent la construction d'un complexe immobilier de 1500 unités. D'autres demandent une protection globale et unifiée des rapides de Lachine pour les protéger contre toute agression importante, comme la production hydroélectrique, les motomarines et les «mises en valeur» souvent néfastes...

Enfin, la plupart des Montréalais rêvent plus modestement de ruelles vertes, de jardins communautaires et d'une gestion des plantes nuisibles comme l'herbe à poux, un contaminant que Montréal refuse honteusement de restreindre contre toute logique de santé publique. Selon Coralie Deny, du Conseil régional de l'environnement de Montréal, on n'a malheureusement aucun portrait d'ensemble à Montréal de nos espaces verts, des plus grands aux plus humbles comme les ruelles vertes, les jardins communautaires, le pourcentage de rives naturelles, l'état de nos cours d'eau urbains, des toits verts ou réfléchissants, etc., en somme, de tout ce qui peut réduire l'effet d'îlot de chaleur sur l'île et lui conserver un cachet naturel capable d'assurer une véritable qualité de vie aux citoyens.

Mais le problème est aussi ailleurs, c'est-à-dire à la CMM. Certes, le fait de doter Montréal d'une politique verte aura un effet d'entraînement, au moins moral, sur certaines banlieues. Mais c'est quand même à Laval et dans la couronne nord de l'île globalement que se situe encore le véritable Far West des promoteurs-dévastateurs de milieux agricoles et naturels. Les maisons y sont de plus en plus grandes, au mépris de toute logique d'efficacité énergétique et de densification du tissu urbain. Des boisés de grande valeur y disparaissent chaque été, comme à Mascouche présentement. Sans compter que pour les milieux humides, notre ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs se comporte comme un ministère du Remblayage en autorisant avec une facilité navrante la disparition des derniers milieux humides sous prétexte que les petits derniers n'ont plus de valeur, trop petits, trop isolés, etc., alors qu'il s'agit plutôt d'écosystèmes assimilables à des espèces menacées par l'urbanisation.

La CMM a fait la preuve après plusieurs années d'existence qu'elle est incapable de susciter, d'harmoniser et de faire appliquer avec rigueur et uniformité de véritables normes environnementales sur son territoire, alors que la protection de l'environnement fait partie de ses mandats. Cet abcès doit être crevé, car le statu quo devient intolérable. Des municipalités comme Boucherville se sont donné des règles et des projets ambitieux en matière de protection. Longueuil et Laval on recensé leurs milieux humides, mais leur protection et celle des rives demeure inégale. Ailleurs, on a l'impression que les promoteurs dictent et appliquent eux-mêmes lois et règlements!

Le projet de loi 89, qui renforce l'application de la Loi sur la qualité de l'environnement, entrouvre une porte qu'il faut ouvrir carrément. On y prévoit que les amendes iront aux municipalités qui feront appliquer les règlements provinciaux, comme celui sur les installations septiques. Québec devrait doubler grâce au Fonds vert le montant des amendes obtenues afin de rendre attrayantes les poursuites contre les contrevenants qui détruisent la biodiversité. Le même droit devrait être accordé aux citoyens et groupes de citoyens, comme dans la Loi sur les pêches, qui poursuivraient des pollueurs ou des dévastateurs d'écosystèmes avec succès, y compris des municipalités qui omettraient par complaisance de faire appliquer des règlements provinciaux ou municipaux.

Ce nouveau concept introduit dans la Loi sur la qualité de l'environnement devrait s'étendre à tout ce qui touche le milieu riverain, soit par une disposition expresse ou en inscrivant dans un règlement provincial les dispositions de l'actuelle politique de protection des berges, qui devrait englober par ailleurs les milieux humides.

Tribunaux et procureurs achèvent heureusement de détruire le mythe tenace voulant qu'il faille absolument taxer les citoyens à coups de millions pour rembourser les pauvres propriétaires dont les terrains abritent des écosystèmes de valeur pour la société, si on les prive d'y construire ou de les utiliser comme ils le veulent. Les tribunaux ont été clairs jusqu'ici: il ne s'agit pas d'une expropriation, comme vient de le confirmer une fois de plus la Cour supérieure, même si les citoyens de Lac-Saint-Charles ont décidé de porter ce jugement en appel. L'occupation des zones inondables, le remblayage des milieux humides, l'artificialisation des milieux riverains sont des activités contrôlées depuis des années et la protection de l'environnement, surtout en cette Année de la biodiversité, exige d'avancer plutôt que de reculer dans ce domaine.

***

Suggestion de lecture: Nouveau climat sur la Terre. Comprendre, prédire, réagir. Par Hervé le Treult, éditions Flammarion. Un livre synthèse sur le dossier des changements climatiques qui met l'accent sur les remèdes politiques à envisager.

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4 commentaires
  • Jean-François Robert - Abonné 30 avril 2010 04 h 59

    environnement et démocratie

    MDDEP pour Ministère du développement décoratif de l'environnement...puisque qu'au delà des discours, les promotteurs font encore la loi face à l'incapacité des municipalités à faire appliquer avec rigueur de véritables normes environnementales, malgré la volonté grandissante de la population en cette matière.
    Ça commence par réaménager le Plan d'urbanisme et les règlements qui s'y rapportent en fonction des principes de développement durable et de pouvoir mesurer l'efficacité des mesures propres à chacun des objectifs poursuivis.
    Une organisation municipale qui n'est pas prête à jouer dans ses règlements d'urbanisme et à prendre les actions pour les faire appliquer n'est pas sérieuse.
    Or, les municipalités ont peur de nuire aux promotteurs en appliquant une règlementation cohérente avec leurs discours et plient sous les pressions des milieux affairistes.
    Le maintien de la biodiversité, la qualité de l'eau et l'équité dans l'accès et l'utilisation des ressources sont des enjeux démocratiques et l'intérêt collectif devrait dicter la ligne de conduite. L'évolution de ces enjeux dans le sens du bien commun est inexorablement lié à la capacité des citoyens de maitriser au quotidien les structures démocratiques et particulièrement celle de leur localité.
    Cela va au delà de participer aux lignes ouvertes, aux blogues ou aux courriers du lecteur. ce sont davantage des exutoires que de véritables moyens d'action. Il faut questionner directement les élus dans les séances de Conseil de Ville, comprendre ce qu'est un plan d'urbanisme et s'en servir comme l'outil collectif qu'il est sensé être.
    Pourtant, c'est au niveau municipal, le plus proche des citoyens , que la démocratie est la plus mal foutue.
    JF Robert
    St-Félicien.

  • Andrew Savage - Inscrit 30 avril 2010 06 h 10

    PAS DE RHINOCÉROS À LAVAL


    On était extrêmement heureux d’apprendre récemment que les 4 derniers rhinocéros blancs de Sumatra n’étaient plus menacés par la pollution, mais par la valeur de leurs cornes devenues rarissimes.

    Ouf! on l’a échappé belle. Vous imaginez l’effet sur le climat.

    Reste dans tout ça que le taux de mortalité des espèces nocturnes sont inconnus, sans parler de la pollution lumineuse, laquelle serait en progression constante et rapide ? Tout ça est bien obscur.

    Quel monde ! Vous faites bien de nous apprendre à craindre le pire...

  • Philipe Tomlinson - Inscrit 30 avril 2010 09 h 35

    Promoteurs en cause

    La perte de biodiversité en milieu urbain est bel et bien réelle, et c'est en très grande partie la faute des promoteurs immobiliers. Ils ont le bras long, manipulants les règles de zonage à leur guise, grâce à leurs "contacts" auprès des élus et employés municipaux.

    Pour avoir travaillé de près avec le monde municipal, j'ai vu et vécu la perte d'espaces naturels de près. Et puisque la conception de valeur de ces endroits n'est pas bien compris, il est difficile de voir comment leurs disparitions sera freiné.

    La déclaration destinée à la protection de la biodiversité suite au Sommet de la biodiversité est un bon début. Une commission d'enquête publique sur les méthodes établies dans le monde de la construction ne ferait pas de tord non plus.

    Voyons voir maintenant qui, au sein de la CMM signera cette déclaration, si les actions seront appliqués et si les signataires agiront avec transparence pour tenir les citoyens au courant des initiatives de protection.

  • France Marcotte - Inscrite 30 avril 2010 12 h 06

    Engagement

    M.Francoeur,
    À défaut de vous avoir comme ministre de l'Environnement, je souhaite ardemment que vous ayez quelqu'influence sur le milieu pourri que vous décrivez. Personnellement, je m'engage ici même comme citoyenne à tenter d'être au moins digne de la vigilance que vous avez pour nous tous.