Le niveau X.O.

Courvoisier
Photo: jean aubry Courvoisier

«L'ivresse la plus morale, la plus douce, la plus naturelle, est l'ivresse du vin, disait un chroniqueur du XIXe siècle. Les Allemands s'enivrent de mysticisme et deviennent idiots. Les Anglais se saoulent à la bière et deviennent misanthropes ou hypocondriaques. Les Chinois s'enivrent d'opium et deviennent abrutis. Les Arabes se défoncent au haschich et deviennent fous. Les Français s'enivrent de vins, et ils sont spirituels.» Remarquez, la façon de se dédouaner est ici fort belle.

Il y a dans le mot «spirituel» celui de «rituel», jeu librement consenti qui élève et donne des ailes, à la recherche d'un temps perdu car trop difficile (ou fastidieux) à gagner. Et puis il y a aussi dans le mot «spirituel» cet état dans lequel se concentre et fusionne l'esprit, tous les esprits. Le spirituel s'incarne et devient alors spiritueux, mot justement nommé «riche en esprits». Faut-il en remercier les Hollandais qui, dès le début du XVIIIe siècle, distillaient déjà à Amsterdam le «brandevin» fait à base de vin léger et peu acide de la région de Cognac? Toujours est-il que le cognac, roi incontesté des spiritueux, tient depuis le haut du pavé quand il est question de distiller, d'élever et de sertir dans l'écrin de ses plus beaux flacons de verre ces «eaux d'esprits» qui rendent le Français si disert après boire. Et là, je ne parle pas du Québécois qui s'y frotte à son tour!

Je l'ai fait pour vous cette semaine. Ma façon à moi de me dédouaner. Et comme je ne voulais y aller ni avec le dos de la cuiller ni dans de larges vaisseaux, plutôt dans des portions dé-à-coudre — dans les petits pots les meilleurs onguents —, j'ai volontairement opté pour le niveau X.O., dont la plus jeune des eaux-de-vie qui constitue l'assemblage doit impérativement séjourner un minimum de six ans en fût sous le climat charentais. Séjour souvent largement dépassé par les grandes maisons de Cognac. Il en va de même pour les mentions «Napoléon», «Extra» et «Hors d'Âge». Évidemment, à ce niveau de «spiritualité», il faut abouler la monnaie. D'où le dé à coudre au niveau des portions! Voici donc quatre Cognac X.O. parmi les grandes marques. À vous de voir si, comme le disait tout en se camphrant si allègrement l'Américain Charles Bukowski: «Le vingt-et-unième siècle sera spiritueux ou ne sera pas.»

-Otard Gold X.O. (190,00 $ - 10689905): la moyenne est portée ici à 35 ans d'âge, pour des vins issus de Grande Champagne complétés par les Borderies et les Fins Bois. Otard, c'est la plénitude discrète, d'abord vanillé et grillé puis droit et intense, avec un trait de noisette, une touche de beurre, une finale énergique et parfumée de cuir qui évoque la cravache Hermès sur les flans d'un pur-sang. Rien que ça! ****

-Courvoisier X.O. (192,75 $ - 158865): 20 à 35 ans d'affinage pour un assemblage de Petite et de Grande Champagne avec une touche de Borderies. Une eau-de-vie d'envergure, profonde et épicée, cèdre et santal, glissant au palais avec une fluidité fraîche, stimulante, exquise de vitalité, de détail, de droiture aussi. Pour une nuit de pleine lune. ****1/2

-Remy Martin Excellence X.O. (213, 50 $ - 583468): 20 à 25 ans de doux sommeil sous les douelles de fûts de chêne du Limousin, pour une composition résultant d'un assemblage de Grande et Petite Champagne avec au moins 50 % de Grande Champagne. Le premier nez se démarque rapidement, à la fois sucré et fruité, ample et sensuel, captivant et engageant avec sa douce pointe de rancio noble, alors que la bouche suit d'une sève fine, moelleuse, presque grasse, dont la main de velours se fait longuement sentir sous le gant de satin. Le final est net, avec une pointe d'amertume qui relève et prolonge la joute longuement. ****1/2

-Hennessy X.O. (226,75 $ - 061440): Axel et Bibiana Behrendt, dans leur livre Cognac - Le Guide de l'amateur (éd. Abbeville), parlent d'eaux-de-vie initiales qui ont pu mûrir entre 10 et 70 ans. Ici, l'art de l'assemblage est porté à son niveau le plus «spirituel», et ça se sent! Derrière la chaude robe topaze, un parfum modulé à l'extrême, comme une symphonie qui vous captive sans faire relâche. Il y a de la structure, oui, mais prise d'assaut par une substance fine, multidimensionnelle, harmonieuse et liée comme un long baiser. Un cognac de rêve qui, même éveillé, fait encore rêver. *****

Autres excellents cognacs

Camus Elégance V.S.O.P. (73 $ - 10796196); Remy Martin V.S.O.P. Fine Champagne (77, 50 $ - 004101); Camus Île de Ré, Fine Island Cognac (78,75 $ - 10685066); Château de Montifaud, Michel Vallet (89,50 $ - 584235); ABK6, Francis Abécasse, Single Estate 6 ans d'âge (91,50 $ - 11098023). Pour infos, voir aussi le site www.bnic.fr.

Quelques vins dégustés en vrac

-Essenza 2008, Castellani, Pouilles (15,85 $ - 10675571). Voilà un rouge de belle facture qui prouve que l'on peut tirer son épingle du jeu dans ce Sud italien si chaud qu'on s'en sort souvent le palais lourd et fortement gommé. Tout le contraire avec ce vin léger, frais, parfumé, d'une excellente tenue. Saucisses grillées en perspective. **1/2, 1

-Marquês de Marialva Reserva 2006, Bairrada, Portugal (16,20 $ - 10651755). Le Portugal et son cépage baga, telle une invitation à serrer la pince sans façon à quelqu'un de sincère, de franc et d'authentique. L'approche est directe, un rien rustique, d'un bon tonus, mais surtout d'un grain fruité qui se mâche et se mâche encore, bref, franchement savoureux! ***, 1

-Callabriga 2007, Douro, Sogrape, Portugal (19,55 $ - 10499773). Derrière le pan de couleur juvénile et foncée, l'expression d'un fruit noir qui se tient et qui autorise le palais à s'épanouir, fermement, oui, mais avec un moelleux de tanins assuré. Un rouge né des schistes chauds, corsé et vineux, affirmant en douceur et en longueur son caractère minéral. ***,2 ©

-The Custodian 2006, Grenache, Mc Laren Vale, d'Arenberg, Australie (21,50 $ - 10748389). Il faut reconnaître la prestation assurée du grenache qui s'offre avec puissance et rondeur, certes, mais aussi avec fraîcheur et conviction, alliant ses tanins sucrés à un boisé en retrait. L'ensemble demeure harmonieux malgré le degré d'alcool avec, au final, netteté et encore beaucoup de fraîcheur. ***,2 ©

-MercureyVieilles Vignes 2007, Brintet (29,10 $ - 873273). Si le millésime a donné de meilleurs résultats en blancs, ce pinot conserve quant à lui cet esprit frondeur et très vertical dans la structure qui le positionne très rapidement. La robe est colorée et le nez très net d'un pinot récolté à maturité, précis, frais, parfaitement constitué. Deux heures de carafe. ***, 2 ©

-Potentiel de vieillissement du vin: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. ©: le vin gagne à séjourner en carafe.

-Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2010 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $.

www.guide-aubry.com

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Les vins de la semaine

La belle affaire
Werewolf 2008, Pinot Noir,
Roumanie (12,70 $ - 10796495)
Dracula aurait sans doute mordu à même cette veine de pinot noir qui se veut ici fluide et coulant, sans la moindre coagulation tannique. Au contraire: fraîcheur et souplesse sur une trame à peine capiteuse, relevée d'une pointe épicée où se joue aussi la sucrosité. Servir bien frais. 1

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La belle bouteille
Clos Saint Michel 2007, Châteauneuf-du-Pape (42,25 $ - 11192247)
On sent à la fois le tempérament inné des syrahs, grenaches et mourvèdres perçus et appréciés séparément avant d'en ressentir la fusion amoureuse, dans cette cuvée qui surprend par son harmonie. Envolée fruitée soutenue, énergique, structurante, surtout très fraîche. 3

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La primeur en blanc
Menetou-Salon «Cuvée le Charnay» 2007, Jean-Max Roger (22,90 $ - 10690519)
Ce subtil sauvignon marche sur la pointe des pieds, préférant ce glissement de texture fine pour mieux livrer le fruit tel qu'il est, mûr, frais, doucement minéral. Un blanc sec léger, harmonieux et stylisé, d'une pureté qui étonne et réjouit. 2

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La primeur en rouge
Conde de Valdemar Crianza 2005, Rioja (16,25 $ - 897330)
Ce rioja est partagé entre la fougue de sa jeunesse et l'aspect émancipé d'une évolution plus détaillée, plus fine. L'ensemble offre un fruité bien soutenu balisé par des tanins mûrs, frais, parfaitement intégrés. On y sent le millésime d'exception, ici nuancé avec doigté. Délicieux. 1

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Le vin plaisir
Bourgueil «Tuffeau» 2007, Christophe Chasle (20,30 $ - 872481)
Vous sentez déjà monter en vous un fruité qui s'impose sans fléchir, résonnant comme un clairon qui ne veut pas mourir et habillé d'une étoffe souple mais richement brodée sur le plan des tanins. Un bourgueil de belle pureté, bien frais, amical et qui appelle une large soif! 1