Les suiveux de la buzzosphère

Les suiveux de la buzzosphère
Photo: Agence Reuters Robert Galbraith Les suiveux de la buzzosphère

En suivant avec intérêt le débat houleux qui oppose Lise Bissonnette et les gazouilleurs des réseaux sociaux, l'adhésion de Nathalie Petrowski au microblogue Twitter la semaine dernière et sa prise de bec avec la papesse du genre, Michelle Blanc, je me suis demandé pourquoi il est impossible de critiquer ces réseaux sociaux numériques sans passer pour un dinosaure des technologies, un misanthrope fini ou un analphabète de première.

Une guerre de tranchées se poursuit entre médias traditionnels et médias citoyens; hier c'était les blogues, aujourd'hui Facebook, Twitter, Foursquare (la géolocalisation volontaire), demain yourguessismine.com.

Je me suis dépêchée de pépier mon premier tweet la semaine dernière même si mon compte était ouvert depuis la victoire d'Obama, en nov 2008. J'allais y faire un tour à l'occasion, soulevais le couvercle, assourdie par les piaillements, le refermais pour retourner vivre ma «vraie» vie, à la fois rebutée et attirée.

Ma relation amour-haine avec les réseaux sociaux ne faisait que commencer. Pourquoi persévérer? D'abord, j'y ai trouvé un mari, je serais bien malvenue de dire que ces réseaux ne m'ont rien apporté de concret même si FB n'est pas une succursale de Réseau Contact. Je compte même un «érotomane narcissique» parmi mes «amis». Juste pour ça, c'est divertissant.

Ensuite, j'aime prendre le pouls de la microsociété à laquelle me donnent accès ces réseaux, de Yoko Ono à Guy A. Lepage. Pour une pigiste, seule chez elle devant sa théière, c'est inespéré. Pas besoin de se taper le métro ni l'ascenseur, tout y est, du meilleur au pire, des moutons noirs aux trois pelés et un tondu, des leaders d'opinion qui créent le buzz aux suiveux qui retwittent et commentent, appuient sur «J'aime» et restent passifs mais contribuent à cet engouement passager par leur nombre.

D'ailleurs, selon une enquête du Monde de Cossette (novembre 2009), les médias sociaux sont divisés en deux groupes interconnectés: les récepteurs et les émetteurs. Interagir, procrastiner, s'autopromouvoir, fureter, se perdre dans les dédales de @, de RT et de #, commenter, tout cela fait désormais partie de la trousse du journaliste 2.0 qui en prend pour son humilité et perd en réflexion ce qu'il gagne en antennes sur le terrain.

La meilleure disposition d'esprit pour ne pas souffrir d'un TDA (trouble de déficit d'attention)? «S'en passer, à condition de s'en servir», selon la boutade de Lacan. Et Michelle Blanc résume fort bien les deux genres dans le dernier magazine Urbania qui porte sur la question: «Facebook, c'est qui tu connais, Twitter c'est ce que tu connais.»

Exit les six degrés de séparation. Reste que je compte très peu de véritables amis Facebook, encore moins sur Twitter, aucun sur Foursquare. Certains de mes amis savent à peine envoyer un courriel (je ne blague pas!) et n'ont pas élu résidence derrière un écran...

I want to pogne

Le principe Hygrade, donc. Toujours selon cette enquête Cossette, Facebook (et non Twitter) est en position de devenir le prochain Google; chez les 18-34, 70 % le visitent deux fois par jour en moyenne, et les courriels... quels courriels? C'est dire qu'un ado qui suit sa gang n'a presque pas le choix d'y assurer une présence, à moins d'être rejet de profession.

«Dans cette étude, nous voulions transcender les modes, éviter les marques et le buzz du moment, se concentrer sur le comportement, peut-on lire en introduction. Si l'on prévoit que les réseaux sociaux sont des outils tactiques qui vont aller et venir, on est certains par contre que les médias sociaux sont caractérisés par la mobilisation des individus, comme citoyens et consommateurs qui se sentent valorisés (empowered) à travers leurs découvertes des technologies.»

Il y est également souligné que la génération Y renforce son statut social en donnant son avis sur des compagnies ou des produits, en ligne ou non. Les médias sociaux sont donc une source d'infos non négligeable tant pour les nouvelles que pour les bebelles. 55 % des utilisateurs font confiance aux journalistes-citoyens et 56 % aux professionnels. Le vent tourne et il ne suffit pas de se mouiller le doigt pour le constater.

Il n'en demeure pas moins qu'on ne peut remettre en question ces réseaux sans en subir le ressac. Le sociologue et professeur à l'École des médias de l'UQAM, André Mondoux, en sait quelque chose. Les réseaux sociaux numériques constituent son champ d'intérêt, il se passionne pour Internet depuis 1989, et pourtant, après un passage à Bazzo.tv en février dernier, il s'est fait lyncher sur le 2.0. Son discours, une prise de distance académique face au concours de popularité qui caractérise FB et Twitter (i.e. nb d'amis, d'abonnés, nb de commentaires, de tweets, de retweets, statuts juteux, remarques witty, concours d'aphorismes intelligents, photos hot, sondages maison), n'a pas été accueilli à bras ouverts.

«140 caractères? On discute à coups de slogans publicitaires, s'emporte-t-il. On dépolitise, on désymbolise, et ça devient de la technicité. C'est le retour de la main invisible néolibérale», prédit ce prof qui m'a juré ne pas être marxiste, tout juste bouddhiste. Ouf.

Je tweet, donc je jouis (mais jamais la fin de semaine!)

Selon Mondoux, si on ne peut pas critiquer les réseaux sociaux, caractérisés par le «je», l'hyper-individualisme, le «c'est mon opinion et je la partage», c'est précisément parce qu'«ils» le prennent personnel plutôt que collectivement, comme le gouvernement, les médias traditionnels, les universités. «Il n'y a pas d'argumentation possible, toutes les opinions se valent», souligne-t-il.

L'expert, l'institution, redevables à un code d'éthique et à une morale (on l'espère!) viennent brimer ce «je» démocratique et tout-puissant. «Même quand on s'abonne à un groupe, ajoute Mondoux, c'est notifié à tous nos "amis"; encore une façon de se valoriser. Changer le monde exige de dépasser ce "je" pour embarquer dans le "nous". Sur ces réseaux, ce n'est pas le citoyen qui est l'unité de base, c'est le consommateur, l'homo économicus.»

Très volubile, le sociologue parle de jouissance, de gratification immédiate, de recherche de stimulation compulsive, d'hyperconsommation, et termine sur ces mots: «Ça se résume par: Je veux jouir! Et je veux être stimulé encore et encore.»

Heureusement, cette jouissive invention est pourvue d'un bouton «Get a life» que j'active chaque vendredi après-midi. Je sais, ça prend du caractère, mais un seul suffit.

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cherejoblo@ledevoir.com
@cherejoblo (sur Twitter)

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Visité: le site yuwie.com «where it pays to socialize», un réseau social qui vous rémunère au prorata de vos amitiés. Désintéressée, l'amitié? Plus maintenant.

Lu: dans le roman Toi et moi, it's complicated de Dominic Bellavance: «Facebook est aussi un endroit pour clamer haut et fort qu'on réussit dans la vie, même si on ressent la honte, secrètement, parce qu'on ouvre le navigateur Web à chaque nouvelle respiration pour updater son statut.» Un bouquin très 2010 sur les relations amoureuses au temps des réseaux sociaux. Pour comprendre vos ados, vos étudiants, vos «amis», le monde! Genre.

Reçu: le livre Je suis complètement battue d'Éléonore Mercier (P.O.L). L'auteure est «écoutante» dans un organisme communautaire qui s'occupe de violence conjugale. Elle a retranscrit les toutes premières phrases entendues lors de ses entretiens avec les femmes. 1653 phrases, pour être exacte. On se croirait sur Twitter, et ça pourrait effectivement tenir lieu de twittérature. Du sans-queue-ni-tête qui traduit toujours le même sentiment d'impuissance. Et une détresse qui s'entend. J'ai pas pu lire plus que dix phrases. C'est difficile. C'est la vraie vie.

Assisté: à la pièce Enquête sur le pire de Fanny Britt au Théâtre d'Aujourd'hui. Sur la twittosphère, que des éloges, le buzz est favorable, on en fait la nouvelle Évelyne de la Chenelière. Même si les comédiens étaient extras (touchant Christian Bégin, tout en retenue), le texte a failli m'endormir et j'en ai cherché la subtilité en vain. Le pire, c'était ça, j'imagine. Très joli en surface, mais j'ai beau creuser, y a pas grand-chose dessous. Et moi qui voulais tellement aimer ça.

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-«Des fois, je souhaiterais déménager dans une cabane en bois rond, cr***er mon portable au bout de mes bras et m'emmener une pile de livres — l'oeuvre entière de Platon par exemple. Je réapprendrais à lire, et peut-être même à réfléchir.» - Charles-Albert, 23 ans, commentaire sur le blogue «Cause Toujours» au sujet du multitasking.

-«Je préfère de loin lire des propos insipides sur Twitter ou Facebook que de les lire dans les médias de masse, écrits par des experts.» - @DavidLaHaye, 11:17 AM Apr 23 via Web.

-«Les commentaires débridés de l'habituelle bande d'agités du bocal font — souvent — de l'Internet la dump de la pensée.» - Commentaire repris par @Crispicrunch.

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Château Dépanneur

Je fuis tous les lancements de livres. D'ailleurs, ils se font de plus en plus rares. Pourtant, je passais presque par là, je suis entrée chez Renaud-Bray pour aller saluer «ma» photographe (celle de mon dernier bouquin), la délicieuse Dominique Lafond. Le livre auquel elle a prêté son intelligence émotionnelle, Sacré dépanneur!, de Judith Lussier (Héliotrope), est un joli petit objet dont elles peuvent être fières, qui fait dans le social patrimonial, l'anti Boni-Soir, le dep du coin.

On feuillette avec un sourire, mi-nostalgique, mi-rêveur, et on achète parce que c'est notre histoire. Troisième vendeur au palmarès de R-B cette semaine.

Tiens, j'ai croisé à ce lancement plusieurs de mes «amis» Facebook, même Michelle Blanc, qui ne m'a pas vue parce qu'elle réseautait live, de vrais amis aussi, avec qui je me suis engueulée gentiment, mon éditeur que je n'ai presque pas reconnu tant il embellit avec l'âge. Et puis... je me suis enfuie avant les discours.

Le social, numérique ou 3D, ça reste du social. Faut être doué.

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www.chatelaine.com/joblo

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3 commentaires
  • Cloutier Nicole Anne - Inscrite 30 avril 2010 09 h 26

    Une tortue suiveuse des media sociaux.

    Chère Joblo,
    votre article est encore et toujours intéressant, instructif et surtout parfait. Trouvé très intéressant les références citées, l'enquête Cossette et celles des professeurs chercheurs. Appris avec eux et vous les tenants et aboutissants de ce débat bissonnettien et petrowskien. Contrairement à vous, aimé la pièce de théâtre écrite par Fanny Britt: "Enquête sur le pire". Sur l'anxiété et la dépression, mal et maladie-tendance actuellement, Fanny Britt a fait le tour et elle est, à mon avis, entrée à l'intérieur du sujet assez profondément. En prenant comme personnage principal, une animatrice de télévision très populaire, peut-être a-t-elle franchi un tabou ? Je ne sais pas. Le jeu des acteurs est bon. La mise en scène est bonne, le texte est bon aussi. Seul défaut de l'écriture, le narrateur, voix off. Je n'ai vraiment pas apprécié. Et, bien sûr, le texte pourrait être resseré. Défaut éternel des nouveaux auteurs. Si je suis allée voir cette pièce et les autres écrites par Fanny Britt, c'est que j'ai eu pour amie, la blonde du père de Fanny Britt et que je connais un peu leur histoire de famille. Ce n'est pas à cause de twitter ou Facebook ou whatever. Par ailleurs, j'ai depuis peu, une page Facebook. Youpi ! Et me voilà en retard sur mon horaire d'aujourd'hui, à cause de ma lecture de votre article. Maudits journaux électroniques.

  • Pierre François Gagnon - Inscrit 30 avril 2010 16 h 07

    À plat...

    Ça vous remet à plat, enfin, ce foutu "quatrième pouvoir"... A son tour de passer sous le rouleau-compresseur... Bien fait pour lui !

  • Jeanne Guyon - Inscrite 30 avril 2010 18 h 23

    Quels dinosaures?

    Les dinosaures ont vécu bien plus longtemps que
    les êtres humains.