Perspectives - Dur retour du balancier

Ces agences de notation ont été blâmées lors de la crise des subprimes pour leur évaluation complaisante de ces produits exotiques. Ces agences de notation se retrouvent depuis sous une surveillance accrue de l'Union européenne, après avoir essuyé les critiques pour ne pas avoir sonné l'alarme. Aujourd'hui ces mêmes agences appellent l'Union européenne à regarder dans sa propre cour et à faire ses devoirs.

Dur retour de balancier. Ces agences qui n'ont pas vu venir la crise des subprimes entendent ne pas être prises de court par cette autre crise, celle de la dette souveraine. Au risque de la provoquer. Multipliant les décotes d'États les plus vulnérables à la détérioration des finances publiques induite par l'effondrement de produits structurés qu'elles ont évalués avec complaisance, sous mandat des émetteurs, les Moody's, Standard & Poor's et Fitch sont aujourd'hui blâmées pour jouer leur rôle à la lettre, froidement et sans discernement. Cette apparente confrontation se veut cependant plutôt réductrice. Car ces agences ne font que mettre en relief un déséquilibre structurel et persistant au sein des pays touchés. Et elles ne font qu'attiser un feu qui couvait au sein d'un modèle économique artificiel qui n'a rien prouvé depuis 1999.

Dans une entrevue à la revue Forces, le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, rappelait qu'historiquement les situations de crise ont toujours permis à l'Union européenne de progresser. L'UE a donc une nouvelle fois rendez-vous avec l'histoire et, si elle parvient à surmonter ces tensions, qui provoquent de sérieux déchirements au sein de la zone euro, sa progression fera un véritable saut quantique.

Déjà, le modèle communautaire européen a reçu une note de passage, sans plus, pour son comportement face à la crise financière et à la grande récession qui a suivi. Même si on lui reproche d'être demeurée sur la défensive, d'avoir agi en réaction et d'avoir laissé le marché dicter l'ordre du jour, l'Union européenne a tout de même été en mesure d'afficher une rare solidarité politique et une cohérence monolithique. Mais c'était face à un ennemi commun, venu de l'extérieur. Cette fois, avec des tensions issues de l'intérieur de la zone euro, les dissensions sont vives. Les limites du modèle économique n'ont jamais été aussi évidentes. Il ne s'agit peut-être pas du premier test pour la zone euro, mais il s'agit de son premier véritable test, qui place l'économique dans un face à face avec le politique.

Les eurosceptiques ont la cote ces temps-ci. Du moins, l'Allemagne, avec ses considérations électoralistes, semble leur donner raison. Cet argument voulant qu'une union monétaire ne soit pas possible et viable sans union politique s'en trouve plus que jamais renforcé. Rien n'a été fait depuis l'introduction de l'euro, il y a 11 ans, pour assurer la pérennité de cette monnaie. Les déséquilibres structurels persistent.

Rien n'a été fait non plus pour effacer les inefficacités de la zone, pour harmoniser les lois et règlements, pour homogénéiser le groupe et remplacer le «chacun chez soi» par un réflexe communautaire. Il aura fallu une crise financière profonde et la plus sévère récession depuis la Grande Dépression pour forcer les participants de la zone euro à franchir un pas, un petit pas. Celui d'un éventuel gouvernement économique en Europe.

Mais l'actuelle crise de la dette publique touchant la Grèce et débordant vers des pays regroupés sous l'acronyme PIGS va plus loin. Elle met à mal le modèle monétaire européen dans ses fondements. Si la Grèce a pu, longtemps, bénéficier des effets positifs d'une union monétaire sur la stabilité de la monnaie et sur un coût de financement moindre malgré son statut de mauvais élève, elle doit, aujourd'hui, se débattre dans l'austérité budgétaire, avec des tensions sociales montantes, sans pouvoir miser sur la contribution d'une devise dévaluée.

Sans taux de change flottant, tout déséquilibre ou choc extérieur est absorbé par l'économie réelle. Sans cette soupape, le choc se fait sentir sur la production et l'emploi, amplifiant le déséquilibre budgétaire et atrophiant l'endettement public. Même si elle n'est pas comparable à la situation européenne, la crise monétaire asiatique de 1997 est particulièrement révélatrice des bienfaits de cette soupape. Et pour l'essentiel, les pays qui avaient subi alors les assauts spéculatifs se retrouvent aujourd'hui parmi les économies fortes dans cette reprise embryonnaire.

Pour la Grèce, l'absence de ce puissant levier que constitue une politique monétaire interne pratiquée par une banque centrale maison, et renforcé par un taux de change flottant, se fait d'autant plus ressentir qu'il n'existe aucun mécanisme d'aide au sein de l'euro.
1 commentaire
  • Jean-Pierre Aubry - Abonné 29 avril 2010 08 h 49

    Divorcer ou changer pour mieux vivre ensemble

    Cet article de M. Bérubé est excellent et je suis tout à fait d’accord avec les cinq points suivants :

    (1) « Cet argument voulant qu'une union monétaire ne soit pas possible et viable sans union politique s'en trouve plus que jamais renforcé. Rien n'a été fait depuis l'introduction de l'euro, il y a 11 ans, pour assurer la pérennité de cette monnaie. Les déséquilibres structurels persistent.»

    (2) « Rien n'a été fait non plus pour effacer les inefficacités de la zone, pour harmoniser les lois et règlements, pour homogénéiser le groupe et remplacer le «chacun chez soi» par un réflexe communautaire. »

    (3) Si la Grèce a pu, longtemps, bénéficier des effets positifs d'une union monétaire sur la stabilité de la monnaie et sur un coût de financement moindre malgré son statut de mauvais élève, elle doit, aujourd'hui, se débattre dans l'austérité budgétaire, avec des tensions sociales montantes, sans pouvoir miser sur la contribution d'une devise dévaluée.

    (4) Sans taux de change flottant, tout déséquilibre ou choc extérieur est absorbé par l'économie réelle. Sans cette soupape, le choc se fait sentir sur la production et l'emploi, amplifiant le déséquilibre budgétaire et atrophiant l'endettement public.

    (5) Pour la Grèce, l'absence de ce puissant levier que constitue une politique monétaire interne pratiquée par une banque centrale maison, et renforcé par un taux de change flottant, se fait d'autant plus ressentir qu'il n'existe aucun mécanisme d'aide au sein de l'euro.

    J’ajouterais le commentaire suivant :

    Il est clair qu’il y a plusieurs pays au sein de la zone Euro dont la situation budgétaire est très préoccupante. Il n’est pas du tout certain que les plans de redressement fonctionneront tel que prévu. Je suis particulièrement préoccupé par l’attitude des populations face aux restrictions budgétaires. Il n’est pas du tout certain qu’elles emboîteront le pas, surtout en Grèce.

    La force de l’Euro est basée sur des finances publiques saines des pays-membres et cela peut impliquer de rejet de pays-membres qui ne suivent pas cette contrainte. Refuser de suivre cette façon de faire affaiblit considérablement l’union monétaire. Les pays-membres de la zone Euro ne font pas partie d’un état fédéral avec un programme de péréquation (redistribution de la richesse), comme c’est le cas pour les provinces canadiennes qui sont dans une union monétaire avec le dollar canadien.

    Comme le di M. Bérubé, un des problèmes d’une union monétaire pour un pays-membre, est de sortir d’une récession sans utiliser le levier monétaire. En Europe, plusieurs pays ont utilisé, avant l’avènement de la zone Euro, la dévaluation de leur devise pour faciliter la reprise économique. Les restrictions budgétaires devront donc être plus importantes.

    D’autre part, je ne suis pas certain que le soutien des autres pays-membres de la Zone Euro en difficulté soit bon pour l’Euro. À vouloir sauver tous les pays-membres en difficulté, cela risque de faire couler le navire. D’une certaine façon, les dirigeants de l’union monétaire ont trop laissé les pays-membres ne pas suivre les contraintes au niveau de la politique budgétaire. Même des pays comme la France, n’ont pas donné l’exemple. On était beaucoup trop préoccupé par l’expansion de la zone Euro et pas assez par sa solidité.