Une campagne à la carte

S'il faut en croire les sondages hebdomadaires réalisés pour la CBC, la scène fédérale est figée dans le béton. Au cours des seize dernières semaines, aucun parti n'a franchi la barre des 33 % dans les relevés de la maison Ekos, du jamais vu sur le front fédéral selon son patron, le sondeur Frank Graves.

La stagnation des deux principaux partis dans les intentions de vote correspond à une tendance lourde. Depuis le dernier scrutin fédéral, les conservateurs n'ont jamais réussi à s'installer à demeure en territoire majoritaire, et les libéraux n'ont jamais rétréci suffisamment l'écart qui les sépare du PCC pour penser raisonnablement reprendre le pouvoir.

À cela, il faut encore ajouter la constance des appuis du NPD et du Bloc québécois, une donnée récurrente des deux dernières années.

La crise parlementaire de 2008, le décollage électoral raté du PLC l'automne dernier et la prorogation hivernale du Parlement ont été trois événements qui ont suscité des sautes d'humeur populaires plus importantes que la moyenne.

Selon toutes les indications, la perception d'une menace à l'ordre parlementaire établi et le désir d'une partie de l'électorat de punir son ou ses auteurs plutôt qu'une ou des politiques ont inspiré ces rares mouvements d'opinion.

Tout cela fait croire aux stratèges fédéraux, toutes formations confondues, que la prochaine campagne électorale se jouera dans la marge, dans des tranchées localisées plutôt que sur un champ de bataille principal.

***

Depuis le début de l'année, cette réflexion a modifié la donne du débat fédéral. Alors qu'à la même date l'an dernier, des enjeux macropolitiques, comme la sortie de crise économique, dominaient les discussions, le clientélisme est de plus en plus à la clé de l'action des partis aux Communes.

Ces derniers mois, on a vu le Bloc québécois faire davantage d'appels du pied à sa base nationaliste, notamment lors de la tournée récente de son chef dans le reste du Canada.

Aux Communes, la formation de Gilles Duceppe a mis un peu de côté des dossiers plus génériques, comme les changements climatiques, pour privilégier des enjeux ciblés comme la redistribution électorale ou encore le contentieux Québec-Ottawa sur la TPS-TVQ.

De son côté, le NPD continue de miser sur le mécontentement engendré en Ontario et en Colombie-Britannique par l'entrée en vigueur prochaine de taxes de vente harmonisées pour l'aider dans deux provinces déterminantes pour l'issue du prochain scrutin fédéral.

Tout l'hiver, le PLC et les conservateurs se sont livrés à une joute sur la place de la contraception dans l'initiative sur la santé maternelle dans les pays en développement pilotée par Stephen Harper en prévision du prochain sommet du G8.

Le vote des femmes était l'enjeu principal de ce match politique que les libéraux ont partiellement perdu, faute de consensus au sein de leurs rangs au sujet du droit à l'avortement.

***

La nouvelle manche qui s'amorce sur l'avenir du registre des armes à feu s'inscrit dans la même dynamique.

L'automne dernier, un vote libre sur le sujet a permis au Parti conservateur de faire adopter en deuxième lecture un projet de loi pour fermer le registre avec l'appui d'une vingtaine de libéraux et néodémocrates.

Mais, la semaine dernière, Michael Ignatieff annonçait qu'en échange d'assouplissements aux modalités de l'enregistrement des armes à feu, il s'attendait à ce que les huit députés libéraux qui ont voté avec le gouvernement rentrent dans le rang lors du vote final sur la question.

Les conservateurs ont immédiatement accusé le chef libéral de laisser tomber le Canada rural. Une campagne de publicités négatives a été lancée par le parti gouvernemental dans les circonscriptions des huit libéraux en cause.

Mais le registre est un rare sujet sur lequel les policiers et les conservateurs ne sont pas sur la même longueur d'onde, ce qui constitue un atout important pour l'argumentaire libéral. Le repositionnement de Michael Ignatieff a également mis Jack Layton sur la sellette.

Douze néodémocrates ont voté contre le registre l'automne dernier, soit un nombre suffisant pour permettre au gouvernement de remporter le prochain vote, même en l'absence d'appuis libéraux.

Mais le registre a une haute valeur symbolique aussi bien au Québec où le NPD a des visées électoralistes que pour la base urbaine du parti dans le reste du Canada. Au total, Jack Layton n'a pas avantage à être tenu responsable de son élimination.

Au cours des prochaines semaines, le NPD va donc présenter des amendements au projet de loi conservateur qui vont aller dans le sens des propositions libérales et du maintien du registre.

Une des plus grosses parties politiques du printemps parlementaire va se jouer autour d'un sujet, somme toute, marginal. Ce n'est vraisemblablement qu'un avant-goût de la campagne à la carte qui pourrait précéder le prochain scrutin fédéral.

***

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.
11 commentaires
  • Michel Seymour - Abonné 26 avril 2010 06 h 27

    À la carte...électorale !

    Brillante analyse, Mme Hébert !

    Michel Seymour

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 26 avril 2010 07 h 53

    Où est Denis Coderre?

    Coderre se vante d'être un ardent nationaliste. Comment peut-il accepter que le poids du Québec diminue à 22% aux Communes alors que les électeurs québécois font toujours 25% des électeurs au Canada.

    Québec

  • Philippe Allard - Inscrit 26 avril 2010 08 h 23

    La culture du secret fera mal au gouvernement Harper

    Les enjeux ponctuels seront certainement déterminants dans la prochaine campagne et dans les mois qui la précéderont. Toutefois, la culture du secret et le manque de vision du gouvernement d'un seul homme de Monsieur Harper lui seront fatal. Les Canadiens aspirent à un projet mobilisateur où l'État fédéral a un rôle à jouer.

    Quant au Bloc Québécois, la crise économique et la situation financière du gouvernement fédéral, qui amèneront un requestionnement en profondeur sur la place et le rôle de l'État, créeront par le fait même des tensions entre son aile gauche et son aile droite, tension que l'objectif de séparation ne permettra plus de contenir. La belle et artificielle unité des partisans et députés du Bloc sur plusieurs questions risque d'être mise à mal.

    Les libéraux ont quant à eux une certaine habitude de négocier avec de telles tensions; cela peut à l'occasion mener à des difficultés, mais la diversité du parti est une force avec laquelle les autres partis devront composer.

    Philippe Allard
    Montréal
    Candidat du PLC dans Laurier-Ste-Marie
    Pour en savoir plus sur ma campagne, visitez le : http://tiny.cc/4f727.

  • Normand Carrier - Inscrit 26 avril 2010 08 h 35

    Ou sont les grandes gueules ?

    Surtout ou est Denis Coderre qui n'en manque jamais une habituellement ! Denis est-il devenu aveugle , sourd et muet comme le maire Tremblay durant l'épisode des compteurs d'eau ........

  • Christian Gasse - Inscrit 26 avril 2010 08 h 38

    Dans le mille

    Très bonne analyse, Mme Hébert! Ç'est pour cela qu'on vous suit, merci.