Le plancher des vaches

New Delhi — Il y a quelque chose d'apocalyptique dans la façon dont l'Inde se «développe». De grandiose et de terrifiant. Les pages des journaux, y compris ceux du sous-continent, et la conversation ambiante sur le boom indien déclinent le «développement des infrastructures» en perspectives d'affaires mirifiques.

Les Birla, les Tata, les multinationales du Japon, de l'Europe, des États-Unis, de l'Europe, du Canada s'arrachent les contrats... À qui une part du gâteau? Bientôt, c'est juré! les Indiens appartiendront tous autant qu'ils sont à la classe moyenne, aisée de surcroît, ne souffriront plus jamais de coupures d'électricité, auront tous une connexion wi-fi, rouleront dans leur voiture sur un réseau routier beau comme dans les pays riches.

Enfin réalisé le rêve néhruvien — grâce à l'investissement privé! — d'une Inde moderne et de la richesse redistribuée.

Horizon

Assis sur le plancher des vaches, plutôt que dans les salons du pouvoir, l'horizon n'est pas tout à fait le même. Ce sont ces femmes avec leurs enfants accrochés à leur sari, qui cassent des cailloux le long des routes, que le soleil cuise ou que la pluie cogne... Pour elles, le développement des infrastructures se résume à la promesse d'une paye — non indexée — d'à peine plus de deux dollars par jour. Ce sont ces milliers de familles de l'État du Bihar et de l'Uttar Pradesh, travailleurs semi-nomades de la construction, installés dans des abris de fortune sur les trottoirs partout dans Delhi, attirés par l'orgie de rénovation dans laquelle s'est lancée la capitale en vue des Jeux du Commonwealth d'octobre prochain.

Cette Inde-là n'a pas l'électricité dans sa bicoque grande comme une boîte de carton. Se soulage à ciel ouvert. Delhi suffoque sous des températures de 40 degrés et plus en ce début d'été indien. Cela va durer jusqu'en août. J'aperçois de temps à autre des camions-citernes apporter de l'eau à leurs campements urbains de tôle, de briques et de bâches déchirées. Les enfants se lavent aux intersections sous le regard indifférent (fataliste, impuissant, gêné, méprisant?) des automobilistes prisonniers des embouteillages. À vrai dire, les automobilistes n'ont même pas l'air de les voir, tellement est grand le gouffre qui les sépare de ce «Bharat» laissé de côté, l'autre Inde, celle qui ne brille pas précisément. Moi qui vis à Delhi depuis six mois, je commence déjà à moins les voir, à ma grande honte, comme si quelque chose dans le cerveau et dans l'oeil finissait par les écarter, les exclure, les chasser du champ visuel.

L'Inde tout à son boom sait parfaitement bien que ses citoyens démunis forment la majorité des 1,1 milliard d'habitants, les statistiques à ce sujet sont nettes, claires, précises. Mais c'est en même temps une réalité, si abominable fût-elle, que sa conscience nationale — surfant sur l'absence de réelle volonté politique — a tendance à reléguer à un statut d'épiphénomène. Les intellectuels progressistes dénoncent, la société civile se mobilise, la classe politique et industrielle dispose.

Quand les politiciens indiens promettent de s'attaquer à la pauvreté, c'est 1) parce qu'il y a urgence humanitaire ou 2) par impératif électoraliste de compassion... En lançant toujours au visage du commettant, pour reprendre les mots du sociologue Vivek Kumar, l'analyse bête et méchante voulant que la croissance massive dont bénéficie pour le moment une minorité finira bien un jour, par inévitable percolation, par se répandre dans toute la population.

Le Hindustan Times publiait vendredi dernier en pages économiques des prévisions de croissance mondiale faites par le Fonds monétaire international pour 2010 et 2011. En tête de peloton, comme prévu: les économies émergentes de la Chine et de l'Inde, la «Chindia», avec des prévisions de taux de croissance presque trois fois supérieures à celles des économies développées. L'économie chinoise croîtra de 10 % cette année, l'indienne de 8,8 %, s'il faut en croire le FMI. Des chiffres qui font rêver, non? Sauf qu'en parallèle, une autre nouvelle indiquait que, de l'aveu même du gouvernement central, le nombre d'Indiens vivant sous le seuil de pauvreté (c'est-à-dire avec 1,25 $ par jour) avait crû de 100 millions depuis 2004. Au prix de grands tiraillements internes autour de la définition administrative du seuil de pauvreté, le gouvernement du parti du Congrès est en train de mettre la dernière main à une loi de «sécurité alimentaire» destinée à fournir 35 kilos de céréales par mois à 410 millions d'Indiens (ou environ 100 millions de familles). Et vlan! dans les dents du mythe voulant que l'Inde soit sortie pratiquement indemne de la crise financière internationale.

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Tiens, le premier ministre, Manmohan Singh, a justement commencé à intégrer dans son vocabulaire la notion de «croissance inclusive». C'est lui qui, au sujet du rythme de croissance supérieur de la Chine, déclarait en novembre dernier, en visite officielle à Washington: oui, mais il existe des «valeurs plus importantes — le respect des droits de l'homme, de l'État de droit, des droits ethniques et religieux». C'est encore lui qui, dans la foulée de l'attaque de la guérilla maoïste des Naxals qui a fait 76 morts parmi des forces de sécurité gouvernementales dans une localité de l'État d'Orissa, début avril, a estimé qu'il ne fallait pas perdre de vue que «l'extrémisme de gauche» fleurissait dans des régions sous-développées du pays avec lesquelles «les fruits du développement ne sont pas partagés». Avons-nous bien entendu? Reconnaissance des distorsions de la croissance indienne? Ou nouvelle marque de poudre aux yeux?
2 commentaires
  • Andrew Savage - Inscrit 26 avril 2010 05 h 19

    La création de la richesse... Hum !

    Bravo.

    Il n’y a pas suffisamment d’articles comme le vôtre qui montre le vrai visage de cette accumulation quasi-primitive de la richesse.

    Trop de gens encore s’imaginent que la création de richesse est le fin du fin, et le passage obligé pour mettre un terme à la pauvreté. On voit bien ici la fausseté de ce raisonnement, qui sévit aussi au Québec.

    Ça fait toujours du bien de lire un texte documenté où l’humour et la science se côtoie.

  • Eric Allard - Inscrit 26 avril 2010 12 h 37

    @ M. Savage

    Je suis tout à fait d'accord, mais ça fait drôle de lire les diktats de la droite libérale dans l'article de M. Brousseau, et juste en-dessous cet article foncièrement humain, dans la même édition du Devoir.

    Ça prouve qu'en journalisme, l'objectivité n'existe pas vraiment, sauf en tant qu'idéal à atteindre.