Médias - Télé et ordinateur en un seul écran

Je viens de regarder en DVD les deux saisons de la série Rome de HBO (excellente, en passant). Parmi les options offertes, il y a une fonction qui permet d'activer des commentaires historiques sur la société romaine de l'époque, commentaires qui s'affichent en bas de l'écran pendant que l'on suit l'histoire.

C'était bien intéressant. Mais c'est un exemple bien mineur de toute l'interactivité qui se développe autour du téléviseur. Des lecteurs Blue-ray permettent, eux, d'avoir carrément accès à Internet de son téléviseur.

Nous entrons dans l'ère du «divertissement branché». Le mariage entre la télévision et l'accès Internet «représente la prochaine frontière de l'expérience télévisuelle», selon le rapport Quand l'audiovisuel s'éclate.

Ce rapport, publié il y a quelques jours, a été écrit par Radar services médias et Le Lien multimédia pour le compte du Regroupement des producteurs multimédias du Québec, avec le soutien financier des deux paliers de gouvernement.

Le document, de près d'une centaine de pages, voulait tracer le portrait des pratiques actuelles sur les nouvelles plateformes en matière de production audiovisuelle.

Portrait assez vaste, puisque ce secteur est en ébullition. Les auteurs ont recensé plus de 150 webtélés ou webséries en tous genres développées au Québec à ce jour! On cite souvent les mêmes, Les Têtes à claques comme exemple de série développée par un producteur indépendant, ou Chroniques d'une mère indigne comme exemple de production encadrée par un diffuseur traditionnel. Mais il y a en beaucoup d'autres.

L'enjeu des prochaines années

Le document étudie en profondeur une quinzaine de cas pour comprendre leur financement et leur mode de diffusion. Certains de ces cas sont spectaculaires: Bitchin'Lifestyle a d'abord été une série de courtes capsules de cuisine humoristiques vendues par une jeune femme de Saint-Léonard, Nadia Giosia, à l'opérateur américain Verizon. Avec 80 clips et 2,5 millions de visionnements depuis un an et demi, le projet se développe maintenant partout — diffusion sur iTunes et YouTube, site Web, édition de livre, émission sur Food Network, etc.

L'été dernier, une étude du Pew Research Center indiquait que 23 % des Américains regardaient maintenant des contenus audiovisuels provenant d'Internet directement sur leur téléviseur. Cette alliance entre la télévision et Internet est vraiment l'enjeu des prochaines années (bien plus que la télé en 3D, à mon avis).

En Grande-Bretagne, un ensemble de diffuseurs, dont la BBC, ITV et Channel 4, se sont regroupés l'année dernière dans le «Project Canvas», qui veut concevoir une plateforme ouverte pour les téléviseurs connectés sur Internet. Selon le rapport, en Grande-Bretagne on croit que l'avenir du «divertissement domestique», ce sont «les téléviseurs connectés à Internet».

Suprématie menacée

Des agrégateurs de contenu avancent à pas de géant pour s'imposer. C'est le cas de Hulu aux États-Unis, bien sûr, que l'on ne peut pas capter au Canada, et qui propose une foule d'émissions très connues sur Internet. C'est le cas chez nous de la nouvelle plate-forme de diffusion d'émissions lancée par Radio-Canada, tou.tv.

Tout le monde veut sa part du gâteau. YouTube multiplie les projets pour offrir du contenu télévisuel, et Apple veut offrir un service de télévision par abonnement via iTunes, service qui pourrait être offert sur plusieurs plateformes.

Tous ces projets menacent l'actuelle suprématie des distributeurs télévisuels, câble et satellite, qui tentent de développer leurs propres projets pour conserver le contrôle du marché. Aux États-Unis, Time-Warner et le géant de la câblodistribution Comcast ont développé un nouveau service, TV Everywhere, qui permettrait aux actuels abonnés du câble d'avoir accès sur Internet à la même programmation que sur le câble, grâce à un code d'accès d'abonné. Sans frais supplémentaires. Mais personne ne croit que ce service restera gratuit bien longtemps.

Les enjeux de cette bataille sont énormes, tant sur le plan technologique (quelle plateforme s'imposera dans ce jumelage entre la télévision et l'ordinateur) que sur le plan des revenus (le découpage publicitaire des émissions sur Internet n'a rien à voir à celui de la télévision traditionnelle). Sans parler des actuelles difficultés de mesurer l'auditoire Web, ou d'un nouveau régime de droits à mettre en place — le rapport mentionne que, l'année dernière, l'ONF a déboursé 300 000 $ pour affranchir les droits des oeuvres qu'elle voulait mettre en ligne sur son site. Et ce n'est qu'un petit exemple.