Perspectives - L'enfer québécois

Certains sont prêts à toutes les outrances pour convaincre les autres de les suivre dans leurs projets. Il ne faudrait pas cependant qu'à force de noircir le tableau au Québec, on en finisse par occulter tout le chemin parcouru.

À en croire le ministre conservateur déchu sur le retour Maxime Bernier «il devrait être évident qu'un interventionnisme étatique effréné ne conduit pas à la prospérité. Si c'était le cas, le Québec serait la région la plus riche en Amérique du Nord au lieu d'être l'une des plus pauvres». «Les choix politiques des 40 dernières années nous ont menés dans un cul-de-sac financier», a-t-il asséné à son auditoire il y a dix jours, apparemment au plus grand bonheur des militants venus l'entendre à Mont-Saint-Grégoire et de tous les autres qui ont pu le lire dans tout le pays après qu'il s'est empressé de faire traduire ses bonnes paroles pour les leur transmettre grâce à la magie d'Internet.

Il n'y a évidemment rien d'étonnant à ce qu'un politicien posant en champion du néolibéralisme trouve peu de vertu à un «modèle québécois» qui, depuis la Révolution tranquille, a eu beaucoup plus recours à l'État pour aider son développement économique que les autres gouvernements d'Amérique du Nord. Il n'est pas surprenant non plus que sa charge contre cette «économie distincte» ait plu à nos compatriotes que cette différence agace.

Mais Maxime Bernier n'était pas le seul, la semaine dernière, à remettre en cause les acquis des dernières décennies. «Qu'a donc dit de si terrible le député fédéral de Beauce?», demandait jeudi l'éditorialiste en chef de La Presse, André Pratte. «Ce que soutient M. Bernier, bien d'autres l'ont dit avant lui, affirmait-il, des "lucides" à Mario Dumont, en passant par Jean Charest.»

Marcel Côté, associé fondateur de la firme-conseil Secor, dénonçait le même jour à Montréal «l'immobilisme» de la société québécoise lors d'un colloque sur l'avenir du Québec auquel participaient près 300 gens d'affaires. «La Révolution tranquille a 50 ans aujourd'hui, disait-il. Depuis 50 ans, l'économie québécoise n'a pas vraiment décollé. [...] Il est donc temps de tourner la page et de faire une nouvelle révolution».

Un instant, s.v.p. !

Mais avant de «tourner la page» et de chercher un moyen de sortir «du cul-de-sac» comme «bien d'autres l'ont dit», il serait utile de se rappeler quelques faits.

Entre autres choses que cette économie «qui n'a pas décollé en 50 ans» avait un produit intérieur brut par habitant de 30 % inférieur à celui de l'Ontario en 1960 et qu'elle avait réduit cet écart à 14 % en 2008.

Il faut rappeler aussi qu'au début de ces années 70 dont parle M. Bernier, le fait de parler français au Québec n'était ni plus ni moins qu'une tare économique. Les travailleurs qui avaient les meilleurs revenus étaient, dans l'ordre, les anglophones bilingues, suivis de près par les anglophones unilingues, puis par les allophones bilingues, les francophones bilingues, les allophones parlant anglais et, tout en bas, les francophones unilingues issus de la majorité. En dépit de son «immobilisme», le Québec verra le taux de contrôle de ses industries par des francophones passer de 47 %, en 1961, à 60 %, en 1987.

Il est vrai que le Québec accuse encore un retard sur ses voisins en matière de revenus des ménages et de taux de chômage, mais ces écarts n'ont pas cessé de se réduire depuis la fin des années 90. Cela permet même au Québec d'afficher depuis la crise un taux de chômage inférieur à celui du Canada et des États-Unis. Quant aux revenus des familles québécoises, après impôt et transferts gouvernementaux, ils dépassent ceux des familles ontariennes depuis 2006 si l'on tient compte des différences du coût de la vie.

On pourrait aussi parler de la productivité du Québec qui est en voie de rejoindre celle du reste du pays depuis une dizaine d'années; ou des Québécoises qui ont fini de rattraper leur propre retard sur les Ontariennes en matière de taux d'emploi; ou encore du reste du pays qui est en train de se faire distancer par le Québec en matière de lutte contre la pauvreté et les inégalités. Et l'on passe, évidemment, sur toutes les autres facettes de la société québécoise, comme son système d'éducation, la défense de sa langue, ses institutions démocratiques, sa culture et son ouverture sur le monde.

«La conjoncture économique à court terme risque de trop facilement éclipser les progrès accomplis par notre économie au cours des dernières décennies», notait fort justement l'économiste Luc Godbout dans un récent ouvrage sur le sujet, qu'il codirigeait avec son confrère Marcelin Joanis et d'où la plupart de ces données ont été tirées. On ne doit pas pour autant passer outre aux retards économiques que continue d'accuser le Québec en d'autres domaines, ni à l'ampleur des défis posés par le choc démographique et la dette publique, écrivait-il quelques semaines à peine avant de se joindre au fameux comité consultatif du ministre des Finances, Raymond Bachand.

Le gouvernement présente aujourd'hui ses réformes comme un moyen de défendre les acquis des dernières décennies et de continuer à avancer. On peut le croire, ou ne pas le croire.

D'autres en appellent ouvertement à une rupture avec une période durant laquelle, selon eux, l'économie québécoise aurait été frappée d'immobilisme, ou se serait égarée. Malheureusement pour eux, et heureusement pour les Québécois, les faits disent le contraire.

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