Faut-il reconstruire Haïti?

Haïti a été effacé ou presque de nos écrans radars. La tragédie de la Perle noire des Antilles a été emportée par le tremblement de terre chilien, la pédophilie catholique et les cendres islandaises. Pourtant, il y a toujours 1,3 million de sans-abri, alors que la saison des cyclones s'annonce et que la capitale demeure encore un tas de décombres non fonctionnel.

Le pays et son avenir vivent aujourd'hui une période charnière déterminante, le moment des choix qui orienteront la «reconstruction» ou la «construction» du pays. Ces choix sont d'autant plus compliqués qu'ils doivent s'élaborer et être mis en oeuvre alors que persiste la crise humanitaire qui exige des solutions d'urgence. Or il y a souvent dans des solutions temporaires d'urgence des facteurs qui conduisent à transformer le passager en état permanent. Ainsi, les centaines de milliers de personnes qui se sont réfugiées dans les régions rurales, dont souvent elles sont originaires, doivent-elles être relogées en fonction d'un retour futur dans la capitale ou d'une installation permanente? Les communautés d'accueil possèdent-elles les capacités d'accueillir ces réfugiés sans taxer exagérément des populations qui vivent un état de survie précaire?

Soucieuse de désengorger physiquement et humainement Port-au-Prince, la communauté internationale, avec le gouvernement haïtien, doit-elle mettre sur pied un programme de reconstruction de la capitale qui en refera une ville qui attire comme un aimant toutes les misères du pays à la recherche d'un maigre boulot, d'une petite activité ou d'une rapine tentante? Comment assurer la stabilité et la sécurité des nouveaux quartiers qui se forment à la périphérie de la capitale si, avec le déplacement, on ne propose pas une offre significative de logements, de services et d'emplois? Comment désengorger les bidonvilles qui minent Port-au-Prince comme un cancer sans se contenter de déplacer de quelques dizaines de kilomètres les mêmes bidonvilles pourris? Une question qui prend tout son sens et son poids quand on pense à la déclaration du premier ministre Bellerive: «Moi, je n'ai pas de ressources budgétaires et quasiment aucun contrôle sur les compétences d'un État: qu'est-ce que vous voulez que je décentralise?»

Voilà tout le sens de la question: faut-il reconstruire Haïti ou construire Haïti? Une question dont le corollaire est: faut-il recréer la même société?

Dans la majorité des pays victimes de séismes d'envergure, la reconstruction des infrastructures et le relogement des victimes réussissent généralement à faire retrouver au pays son ancienne prospérité et peuvent même devenir un facteur d'une nouvelle croissance économique. Ce fut le cas en Indonésie à la suite du tsunami, une opération facilitée par l'existence d'un gouvernement structuré et d'une société civile engagée dans la reconstruction. Ou encore dans la ville d'Armenia, en Colombie, à la suite du tremblement de terre de 1999, que les experts considèrent comme un modèle de restauration.

Or en Haïti, malgré les centaines d'ONG, d'organisations caritatives et quelques faibles syndicats, il n'existe pas de véritable société civile structurée et pas plus de gouvernement.

Ce que l'on sait, c'est que, peu importe le choix qu'on fera, celui de la réparation ou de la refondation, on redonnera un peu de vie à un pays qui demeurera désespérément pauvre, sans espoir à court terme de développement industriel et qui risquera de retomber dans les mêmes travers et les mêmes culs-de-sac. C'est donc l'organisation de la société, sa vie, qu'il faut tenter de réinventer en reconstruisant.

Et cela passe obligatoirement par l'éducation. La question se pose avec acuité ces jours-ci, au moment où on tente de retourner les enfants à l'école. Le retour des enfants à l'école représente un facteur important de normalité, de stabilisation et de sécurité. Mais les retourner dans quelles écoles et reconstruire quel système d'éducation? Si on redonne vie au passé, on remet sur pied une des causes principales du drame haïtien, on redonne vie à un bordel total. En fait, il n'existe pas de système d'éducation en Haïti et le ministère de l'Éducation est qualifié de ministère «fantôme». L'éducation en Haïti est une foire d'empoigne où se concurrencent écoles caritatives, établissements de prosélytisme religieux et entrepreneurs souvent sans scrupules et toujours sans compétence. Seulement 20 % des écoles primaires ou secondaires relèvent de l'État et elles sont, matériellement, les moins bien nanties. Reconstruire ces écoles, ce serait reconstruire des commerces et non pas des établissements de savoir.

Dans ces écoles qu'on veut reconstruire, 25 % des enseignants du primaire n'ont jamais fréquenté l'école secondaire et 15 % seulement possèdent un diplôme. On ne forme que 300 enseignants qualifiés chaque année alors qu'il en faudrait plusieurs milliers. Le résultat est calamiteux. Haïti possède le plus bas taux de scolarisation, de diplômés du primaire et d'alphabétisation de l'hémisphère. Et aussi le plus haut taux de décrochage avant l'école secondaire.

Voilà où est l'avenir. Profiter de cette occasion unique pour doter Haïti d'un véritable système public d'éducation. Reconstruire les classes, certes, mais refonder tout le fonctionnement de l'éducation. Les bailleurs de fonds ne devraient pas hésiter à en faire une condition incontournable à leur aide, quitte à froisser la souvent trop commode souveraineté nationale.

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7 commentaires
  • Geoffroi - Inscrit 24 avril 2010 01 h 11

    S'ils sont instruits !!!

    Lorsqu'ils seront instruits vont-ils restés ? Il faut aussi un gouvernement national crédible avec de la pogne.

  • Jean-François Labadie - Inscrit 24 avril 2010 08 h 23

    Construire Haïti

    La réponse est évidente, il faut construire Ayiti et surtout ne pas tenter de reconstruire ce pays. Je suis assis dans mon salon de Port-au-Prince à lire sur Internet votre article. Je travaille depuis près de 18 mois en Ayiti (jeanfrancoislabadie.blogspot.com) et je ne peux qu'être fasciné par la qualité de votre lecture de la situation du pays. On a le sentiment que vous y êtes... Si je partage votre opinion sur la qualité de l'éducation et la nécessité 'prioritaire' de s'y engager pleinement, je reste toutefois perplexe sur la capacité des organisations internationales de pouvoir mettre en place une action réellement structurante dans un domaine d'intervention aussi vaste et essentiel. On peut avoir malheureusement cette bonne vieille habitude de placer les haïtiens au centre d'une compétition internationale stérile. Payante pour certains ayisien mais stérile pour la population. J'ajouterais donc à votre analyse cette question : Est-ce que les organisations internationales (peu importe leur statut) sont en mesure de s'inscrire dans une collaboration structurante avec le Ministère de l'éducation nationale afin d'offrir un système d'éducation permettant le développement du pays ?

    JF Labadie

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 24 avril 2010 18 h 46

    La surpopulation, un aspect peut souvent mentionné.

    Le problème fondamental d´Haiti est la surpopulation (actuellement 8 millions , et doublement à tous les 25 ans), sur un territoire si exigu. Situation insoutenable à long terme.

    En 2006, Haïti comptait 9,4 millions d’habitants, pour une densité de 340 habitants au km carré, alors que la République dominicaine comptait 9,6 millions d’habitants, pour une densité de 197 habitants au km carré. (Chiffres tirés de “L' État du monde 2008, Annuaire économique géopolitique mondial », Éditions Boréal, 2007, pages 393 et 395)

    La surpopulation n’est pas le seul problème d’Haïti. Mais à mon humble avis, à moyen et long terme, seul un meilleur contrôle des naissances pourrra assurrer la pérennité de ce peuple courageux. Et à ce sujet, une meilleure éducation aiderait à responsabiliser les futurs parents.

    Voici d’ailleurs ce qu’écrivait Pierre-Raymond DUMAS dans le Juriste haïtien le 7 janvier 2008 :
    « Le contrôle des naissances en Haïti, un impératif majeur

    Il faut bien, à la fin, donner cours à une juste inquiétude et dénoncer publiquement ce laxisme inqualifiable qui, depuis plus d'une vingtaine d'années, ne tend à rien de moins, en tous points, qu'à déposséder les Haïtiens de leur avenir, de leur sécurité, de leur développement. Il s'agit du phénomène de l'explosion démographique. Ce déséquilibre macabre et dévastateur qui s'amplifie sans cesse entre nos ressources matérielles et notre taux de natalité est à la base de la presque totalité de nos plaies abyssales, de nos grands défis, de nos difficultés les plus alarmantes : la dégradation environnementale, la bidonvillisation, le pullulement des marchés-marchands ambulants, la criminalité bondissante, les boat people, les écoles-universités borlette, l'exode rural, les enfants des rues, la délinquance juvénile, la pédophilie, etc., etc. Bien entendu, on simplifie le plus vite possible.

    S'il y a aujourd'hui un danger pour la démocratie, la paix publique, l'harmonie sociale en Haïti, il ne vient pas d'un secteur politique mais de ces jeunes qui grandissent sans formation professionnelle ni emplois, de ces catégories sociales déplacées qui vivent dans des bidonvilles insalubres. Ce pays est trop pauvre pour répondre aux besoins immenses et pressants de tous ses fils qui naissent en si grand nombre. Cette spirale infernale-population-pauvreté - s'est accélérée sous les coups de boutoir de l'instabilité politique et de l'affaissement de l'autorité de l'Etat. Si on ne la freine pas, cela finira pas mal tourner dans 15, 20, 40 ans. Mais comment ? Quand ?

    Voyons les perspectives. Et imaginons nos principales villes dépourvues de services d'électricité, de ramassage d'ordures, et d'eau potable appropriés, d'une force de sécurité publique adaptée aux pressions démographiques, d'hôpitaux et de prisons y afférents, etc., etc.

    Aujourd'hui, la population de l'aire métropolitaine de Port-au-Prince s'élève à plus de deux millions d'habitants. Evidemment, le phénomène urbanistique et démographique majeur, disons de préférence épouvantable, c'est cette concentration d'une forte densité de la population nationale dans l'aire métropolitaine, c'est-à-dire Port-au-Prince, Carrefour, Cité Soleil, Pétion-Ville, Delmas. Au rythme actuel d'évolution, elle doublera d'effectif dans l'espace de 14 ans (2017). Comment va-t-on «gérer» 4 millions d'habitants en tous points (eau, sécurité, logement, emploi, santé, etc.) ? » (Fin de la citation)

    (P.S. Figure remarquable du paysage médiatique haïtien, Pierre-Raymond Dumas est journaliste, professeur de lettres et de sciences sociales haïtien, considéré comme un professionnel de la plume, un visionnaire qui aime son pays. Voir: http://public.fotki.com/pikliz/art__culture_of_hai )

  • jpz - Abonné 24 avril 2010 22 h 32

    Proposition pour l’avenir énergétique et la prospérité à long terme en HaÏti

    Proposition pour l’avenir énergétique et la prospérité à long terme de ce pays.

    Prenons pour hypothèse ; il y a 10 millions de personnes en Haïti
    Le moyenne de consommation annoncée est de 75 Kwh par année
    ( c’est environ 1 % de la consommation québécoise résidentielle per capita
    sans inclure le chauffage de l’eau ou de l’air)

    En court résumé

    Présentement L'Electricité d'Haïti (EDH) fournit un peu plus de 550 Mw aux client seulement 30 % des citoyens ont accès légal à cette énergie, comme ici lors du verglas en 98 beaucoup d’extensions courent d’une maison à une autre surtout pour quelques watts d’éclairage et quelques mini télé ) les principaux clients officiels sont les édifices gouvernementaux les industries et les commerces ( PMI

  • Denis Beaulé - Inscrit 25 avril 2010 09 h 43

    Excellente analyse

    Vrai qu'il n'y aura jamais d'évolution ni sortie de misère séculaire, en Haïti, s'il n'y a toujours que repro (reconstruction/reconduction) du même. Il faut sans faute, comme vous y insistez, une éducation inédite digne de ce nom. Et pour ce, il faut des éducateurs (qui savent)... Sans quoi, il n'y aura jamais (eu) de véritable 'libération' d'Haïti (ou) en Haïti.