Points d'interrogation

Est-ce le fruit du hasard que ma chronique de la semaine dernière, intitulée «Perte de la foi», soit classée par Le Devoir sous la rubrique «Foi, Église catholique» alors qu'elle se voulait une réflexion sur la méfiance ouverte à l'égard de toutes les institutions, l'institution politique avant tout? Sans doute le mot «foi» est-il perçu au Québec dans son sens le plus restrictif et le plus courant. Mais ne peut-on pas avoir foi en quelqu'un ou dans des institutions, par exemple, sans être considéré comme irrationnel?

Comment expliquer que le fait d'écrire «À quoi donc se raccrocher lorsqu'on a déjà jeté par-dessus bord la foi religieuse...?» fait de moi, aux yeux de plusieurs lecteurs, une catholique pratiquante, un engagement par ailleurs tout à fait respectable, mais qui n'est pas le mien, et une apologiste nostalgique d'une époque révolue? Alors, comment comprendre la société québécoise, exacerbée par les modes, fascinée par les marginalités sociales, craintive jusqu'au ridicule de ne pas être du bon bord du moment et assurée de son affranchissement moral sans constamment se référer au poids de la religion catholique romaine sur la façon dont elle se vit aujourd'hui?

Peut-on se surprendre de la violence émotionnelle charriée par les antireligieux actuels qui, par la bouche de leurs canons (formés qu'ils furent par les canons de l'Église), tirent à vue sur ceux dont la réflexion sur notre identité tente de départager les aspects positifs et négatifs du rôle de l'Église? À vrai dire, les antireligieux n'ont-ils pas simplement pris a contrario cette formule lapidaire: «Hors de l'Église, point de salut»?

Pourquoi faut-il qu'en évoquant les dangers de la méfiance systématique ou d'un cynisme hautain à l'égard des institutions qui encadrent notre vie en société on apparaisse comme un défenseur du statu quo, voire un démolisseur d'une nouvelle morale sociale à inventer? Pour ne pas mentionner tous ceux qui catégorisent les gens en fonction des seuls partis politiques.

Que penser d'une société où ceux qui s'appliquent à douter dans le sens le plus philosophique du terme suscitent l'agacement, voire le rejet? La possibilité d'avoir tort ou raison, ou les deux à la fois, est-elle une posture trop insécurisante aux yeux de plusieurs? Comprend-on qu'il existe aussi une façon d'affirmer haut et fort qui n'est qu'une tentative de se convaincre soi-même ou la somme de ses propres interrogations?

Pourquoi cette phrase, tel un mantra, «n'essayez pas de me culpabiliser», une façon de rejeter toute tentative de mieux cerner les motivations de l'action? Pourquoi ce sentiment ne ferait-il référence qu'à l'époque du péché mortel si accablante et paralysante? N'y a-t-il pas dans la culpabilité la reconnaissance de sa propre erreur, condition préalable pour en comprendre les conséquences négatives chez les autres? On retrouve cette attitude dans une mode récente où de jeunes femmes clament leur droit d'être de mauvaises mères dans des ouvrages de psycho-pop. Comment comprendre les angoisses de nos propres enfants si l'on se refuse à admettre que nos divorces et nos ruptures n'ont pas été sans conséquence pour eux? Quelle docte personne a décidé que «les enfants s'adaptent à tout», comme on le répète à satiété?

D'autre part, n'est-ce pas se leurrer collectivement que de perpétuer l'idée d'un modèle québécois, héritage de la Révolution tranquille, modèle mis à mal depuis des décennies et dont l'application n'est plus que chaotique et hautement critiquable? Modèle qui, contrairement à celui de la Suède des années 1970, que les Suédois ont remis profondément en question depuis, n'a pas été adopté ou encensé en dehors de nos frontières.

Enfin, et il s'agit sans doute de la question la plus mortifère, comment a-t-on pu minimiser les retombées des résultats des deux référendums sur notre avenir collectif?

Comment expliquer le désarroi qui préside à la définition de ce que nous sommes en scotomisant, selon le jargon des psychiatres, les blessures profondes de nos luttes fratricides référendaires? Ces deux mises en échec n'ont laissé que des vaincus dans les deux camps. Une génération entière, celle des baby-boomers, n'est-elle pas condamnée à vieillir dans la déception du rêve brisé, le ressentiment de n'avoir pas su triompher et une forme de honte d'avoir dû répondre non à cet appel d'émancipation collective qui magnifiait la devise «fier d'être Québécois»?

Les enfants des baby-boomers n'ont-ils pas reçu un lourd héritage qui a plombé leurs espoirs et les oblige à s'accrocher au présent faute d'ancrage dans un passé non transmis et d'un avenir où le long terme relève de la spéculation?

Pendant ce temps, à l'Assemblée nationale, les petits drames pas vraiment sympathiques ne prennent-ils pas des allures de tragédie en lieu et place de la véritable tragédie qui est notre incapacité à nous assumer comme peuple?
6 commentaires
  • Geoffroi - Inscrit 24 avril 2010 01 h 03

    Petits drames causés par des caves d'un peuple non asumé

    Vous écrivez :

    « Pendant ce temps, à l'Assemblée nationale, les petits drames pas vraiment sympathiques ne prennent-ils pas des allures de tragédie en lieu et place de la véritable tragédie qui est notre incapacité à nous assumer comme peuple? »

    Je viens d'arriver à la maison après une ballade en voiture d'environ 10 km. J'ai eu la chance de ne pas avoir d'accident à 2 occasions, à cause de deux caves d'un peuple non assumé. Ils ne sont pas encore écoeuré de mourir et de vouloir faire mourir.

    Elle est où la police molle de Régis Rapaille ?

    Je vais finir par voter pour Harper.

  • Francois Dorion - Inscrit 24 avril 2010 11 h 50

    Crise de civilisation

    Madame Bombardier, notre incapacité à nous asumer comme peuple vient essentiellement de ce que tout le modèle québécois est fondé sur un rejet de l,agriculture comme facteur de civilisation.
    Ce leitmotiv du discours politique depuis Duplessis évoque des temps barbares oè la force de la guerre faisait la force des pueples, alors que le mode vit à l'heure où la civilisation a progressé grâce au progrès de l'agriculture. D'ailleurs, même aux époques barbares, les armées les plus fortes ont toujours été celles qui étaient appûyées par la paysanerie. La révolution chinoise, dernier épisode de ce drame, en témoigne dans la façon dont Mao a réussi à monter une armée paysanne pour mettre fin à la terreur des seigneurs de la guerre.
    En voulant devenir le musée vivant des époques barbares, le Québec se condamne à la misère, au misérabilisme et à l'oubli.
    S'assumer comme peuple, c'est assumer les facteurs dfe civilisation et y contribuer.
    François Dorion LLM

  • Raymonde Chouinard - Inscrite 24 avril 2010 12 h 06

    Les caves d'un peuple non-assumé!

    Mince alors, godefroy, ne me dites pas qu'on a failli vous perdre....!

  • Andre Vallee - Inscrit 25 avril 2010 11 h 24

    Merci Denise

    Vous ramenez en perspective une réflexion sociale et d'existence. Mais nous aurons toujours des personnes qui découvrent l'Amérique chaque jour, et pas toujours la même.
    L'erreur est humaine, mais il n'est pas nécessaire de passer sa vie à en faire la preuve.
    De la réflexion et du courage, de grâce.

  • Jacques Lalonde - Inscrit 25 avril 2010 13 h 00

    La clef pour percevoir l'intention dominante chez Denise Bombardier

    Dans sa chronique Denise Bombardier vient de nous livrer la clef pour interpréter et comprendre le sens de son intention directrice dans ses écritures : mieux cerner les motivations de l'action par des questionnements opportuns qui transcendent les partis pris, les simplifications trompeuses, les soi-disant aqffirmations dogmatiques des chapelles multiples et variées des idéologies.

    Jacques Lalonde
    Gatineau
    jlalonde@ca.inter.net