Essais québécois - Drôles de philosophes

Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre dis-cutent au cours d'une réunion organisée en fa-veur des dissidents soviétiques, le 21 juin 1977, au théâtre Récamier à Paris.
Photo: Agence France-Presse (photo) Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre dis-cutent au cours d'une réunion organisée en fa-veur des dissidents soviétiques, le 21 juin 1977, au théâtre Récamier à Paris.

On n'associe pas spontanément la philosophie et l'humour. L'une serait sérieuse et l'autre, plutôt frivole. Le rire, pourtant, est souvent présenté comme le propre de l'humain, une catégorie qui est au coeur de la démarche philosophique. Dans le Québec actuel, de plus, l'humour occupe une place importante, un phénomène que les philosophes, obsédés par la compréhension du monde auquel ils participent, ne peuvent laisser impensé.

Aussi, il faut se réjouir de la publication de Je pense, donc je ris. Humour et philosophie, un ouvrage collectif qui souhaite «projeter un éclairage philosophique sur l'une ou l'autre des dimensions de l'humour».

Quelques grands philosophes, rappellent Normand Baillargeon et Christian Boissinot, directeurs de cet ouvrage, ont développé des théories sur l'humour. Hobbes, pour lequel «l'homme est un loup pour l'homme», y retrouve l'expression de la moquerie. Selon lui, «le rire ponctue la victoire narcissique que nous procure le spectacle des faiblesses d'autrui», expliquent nos guides. L'humour, en d'autres termes, devient une sorte de poursuite de la guerre de tous contre tous par d'autres moyens.

Pour Kant, l'humour est causé par le surgissement de l'inattendu, du bizarre dans le cours normal des choses. Un peu dans le même sens, Bergson y voit du «mécanique plaqué sur du vivant». Un homme marche, avec fluidité, quand, soudain, une pelure de banane sur son passage le transforme en pantin désarticulé. Bergson insiste aussi sur le rôle social de l'humour, qui «contribue à identifier, en les conspuant, des défauts qu'il tente de corriger». On pense ici à l'oeuvre d'Yvon Deschamps ou aux Zapartistes. Des psychologues, enfin, évoqués dans ce livre par les philosophes-humoristes américains Cathcart et Klein, avancent que nous faisons des blagues à propos des choses qui nous troublent, «afin de calmer un moment ces angoisses».

Peut-on, cela admis, rire de tout et n'importe comment? Le collègue Stéphane Baillargeon, dans un des meilleurs textes de ce collectif, s'attaque à cette question. Il cite Werner Reich, un rescapé juif des camps de la mort, qui affirme que les détenus riaient beaucoup à Auschwitz. Tout est permis, donc? Il faut, explique Baillargeon, pouvoir rire de tout (attitude libertaire), mais en respectant des limites sociales justes et raisonnables (attitude politico-juridique) et, surtout, des principes éthiques. «Du point de vue moral, conclut-il, l'intention moralement portée offre la clé déterminante pour décider de ce qui peut et ne peut pas faire rire.»

Dans son Petit traité des grandes vertus (Points, 2001), André Comte-Sponville adopte une perspective semblable. «On peut plaisanter sur tout: sur l'échec, sur la guerre, sur la mort, sur l'amour, sur la maladie, sur la torture, propose-t-il. Encore faut-il que ce rire ajoute un peu de joie, un peu de douceur ou de légèreté à la misère du monde, et non davantage de haine, de souffrance ou de mépris. On peut rire de tout, mais pas n'importe comment. Une histoire juive ne sera jamais humoristique dans la bouche d'un antisémite.»

Dans sa contribution intitulée «Philocomédie», Christian Boissinot propose «une autre histoire de la philosophie». Il surprend un peu, d'abord, en affirmant que «la philosophie a négligé le rire en tant qu'objet de réflexion», alors que tout l'ouvrage dans lequel il écrit cette phrase tend à prouver le contraire. Malgré tout, sa brève histoire de la philosophie comme haut lieu du comique est bienvenue. Il n'est pas désagréable de rire des travers de la philosophie (de son inutilité, de sa lourdeur), mais il est encore bien plus agréable de rire avec les philosophes, comme Diogène de Sinope, le «pape du cynisme», qui «mendiait auprès des statues pour s'habituer au refus», Voltaire, Nietzsche, un philosophe «complètement marteau» et maître de la prétention comique bien avant Martin Matte, et bien d'autres, dont l'austère Lévinas, qui refusait une deuxième tasse de thé au nom de son «mono-thé-isme».

Parmi les treize essais qui composent ce recueil, on retiendra aussi celui de Lucie Joubert, sur l'humour particulier et souvent négligé des femmes, et celui de Normand Baillargeon, plus spécialisé, qui tente un rapprochement entre humour et mathématiques. Le «dialogue cynique sur le rire» entre Gorgias et Diogène, imaginé par Robert Aird et Yves Trottier et qui pose la question du rire comme outil de transformation sociale, mérite aussi le détour, tout comme l'analyse savante que Michèle Nevert consacre à ces «clowns littéraires» que sont Claude Meunier et Marc Favreau.

Dans l'ensemble, toutefois, ce Je pense, donc je ris s'avère très inégal et contient trop de textes qui ne sont que corrects et ne sont pas à la hauteur de l'originalité du projet.

Drôle de couple

Comme philosophes, Sartre et Beauvoir ne sont pas particulièrement comiques, mais, ensemble, ils forment néanmoins un bien drôle de couple. Le pacte de liberté amoureuse et sexuelle qu'ils ont conclu a été abondamment commenté. Dans Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir: deux solitudes et un duo, Carole Potvin, professeure de littérature au cégep Gérald-Godin, l'explore à nouveau, en relisant la correspondance de guerre des célèbres amoureux afin de faire ressortir la personnalité intime de chacun d'eux et ce qui les lie, malgré tout.

Potvin trace de beaux portraits des épistoliers. De Sartre, elle retient qu'il «est fragile et même dépendant», qu'il «fait une boulimie de mots», qu'il est «un conteur dans le plus fin, le plus drôle» et que ses lettres s'adressent «moins à son destinataire qu'à un désir de célébrité, qu'à l'ombre d'un public éventuel». Homme à la «sensualité triste», il recherche surtout, constate Potvin, «l'accouplement des intelligences avec la collaboratrice».

Cette dernière, «incarnée, sensuelle», écrit des lettres pour «parler à son compagnon» et non pour exposer des idées. En elle, bonheur et ténèbres se côtoient, tout comme le désir volontaire «d'être la première» et une certaine propension à la soumission. L'écriture la stabilise, résume Potvin, alors qu'elle fait vibrer Sartre.

Le plus surprenant, dans cette histoire, reste le nombre de pages noircies et la somme d'énergie dépensée par ces deux personnages pour gérer des infidélités multiples, souvent tordues et presque toujours pathétiques. Ces géants de la pensée occidentale avaient du temps à perdre avec ça? On hésite entre la déception et le sourire.

***

Je pense, donc je ris
Humour et philosophie
Sous la direction de Normand Baillargeon et Christian Boissinot
Presses de l'Université Laval
Québec, 2010, 248 pages

Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir: deux solitudes et un duo
Carole Potvin
Nota bene
Québec, 2010, 172 pages
3 commentaires
  • Geoffroi - Inscrit 24 avril 2010 01 h 17

    Drôle de moineau

    Vous deviez envoyer une copie de ces livres au maire de Québec. Il dit ne pouvoir travailler qu'avec des drôles. Est-ce un nouveau paradigme québécois : ce qui n'est pas drôle n'a aucun intérêt.

  • Normand Lebeau - Inscrit 24 avril 2010 07 h 02

    Philosophie et humour

    Oui, l'humour est un élément essentiel de la philosophie, à preuve le jovialisme d'André Moreau. Toutefois, je n'irais pas jusqu'à associer les humoristes, sauf des génies de la langue française comme Sol ou Raymond Devos, aux grands courants philosophiques et peu d'entre eux peuvent être vus comme des penseurs. Rire est un gage d'équilibre, mais force est d'admettre que si les humoristes ont un rôle social à jouer et les amuseurs publics ont toujours leur place, leurs propos ne sont pas toujours réfléchis.

  • Democrite101 - Inscrit 24 avril 2010 09 h 17

    Humour noir à défaut de mieux

    Michel Onfray, dans sa contre-philosophie, nous raconte que l'humour était au centre de la philosophie d'Aristippe (-435 à -356).

    Sa pensée, déformée, mutilée et toute détruite par ses contradicteurs mortifères et idéalistes (Platon et philosophes chrétiens) --c'est la thèse de Onfray, largement juste à mon avis,-- ne nous est parvenue que sous formes de bribes et de bons jeux de mots.

    Pensons qu'il n'y a pas, à ma connaissance, un seul trait d'humour dans toute l'oeuvre de Thomas d'Aquin, Kant, Hegel, et des dizaines d'autres dont les joues craquent quand on les fait rire malgré eux.
    Cela nous donne la philosophie plate et assommante comme un sermon de gérontocrate castré.

    Il faut se rappeler que dans l'ancienne Athènes la philosophie était portée par des banquets souvent partouzes bien arrosées. Imaginons l'humour époustoufflant, et assez gras merci, que les Pères de la philosophie se sont payé...

    L'Église catholique aurait pu atténuer le coup de la mauvaise publicité récente en disant que ses prêtres usaient de condoms... Quand la «vertu» aggrave ton cas, ta philo a la tête en bas.

    Jacques Légaré, ph.d. en philosophie politque