L'Office de protection du lecteur

Raymond Carver, écrivain minimaliste à son corps défendant: la chose est aujourd'hui connue. Sa correspondance avec l'impitoyable Gordon Lish, dont le stylo rouge se doublait d'une tronçonneuse, parue en 2007 dans le New Yorker, montrait tout ce que son fameux style «maigre» devait à un travail d'édition auquel Carver s'est plié avec autant de grâce qu'un ado rebelle sous le ciseau du barbier.

Alors même qu'il constate sa dette immense envers celui par qui sont arrivés une nouvelle vie, la sobriété, des amis, la célébrité, la reconnaissance et un job à l'université («Tu m'as déjà donné un certain degré d'immortalité», écrit-il à Lish), Carver n'en commence pas moins, dès la parution de son second recueil de nouvelles, en 1980, à grincer sérieusement des dents. Et même si Gordon Lish pouvait, d'un stylo sadique, raturer jusqu'à 40 % des nouvelles qu'il lui confiait, faire reposer tout le succès et la gloire du nouveau Tchekhov sur un simple malentendu et une énième version du mythe de Pygmalion serait bien sûr réducteur: en 1982, l'icône de l'écriture minimale va trouver le courage de secouer le joug. Ray Carver refuse la chirurgie éditoriale et Cathedral, paru en 1983 et dont les textes semblent plus amples et plus riches de détails, lui attire des éloges encore plus appuyés.

Parce que, charcuté ou pas, Carver était un grand de la petite musique. De ses histoires émane un charme étrange. Au cours d'une période récente, je lisais toujours une de ses nouvelles au lit le soir et elles me faisaient le même effet qu'un sandwich au beurre de pinottes avec un verre de lait. Mais si Raymond Carver ne s'est pas laissé réduire à l'étiquette minimaliste et au confort d'un premier succès, sa littérature de prolo, avec sa (relative) pauvreté de moyens assumée, me semble être à la source d'un autre malentendu possible: renié par son «inventeur», le minimalisme carvérien est aujourd'hui, sinon bien vivant, du moins empaillé avec un art suspect qui sert assez souvent de paravent à la prose sans intérêt de pousseux de plume sous-doués qui, sous cet étendard, n'ont à montrer que la nudité de l'absence d'un quelconque talent.

Je remarque que la publicité trompeuse est, en littérature, parfaitement légale. Quand l'éditeur Zanzibar écrit en quatrième de couverture qu'«Edson est une complète réussite qui place d'emblée son auteur aux côtés des plus grands, Raymond Carver, Richard Ford ou Cormac McCarthy», il faudrait pouvoir le traîner en justice. Il y a plus d'invention et d'imagination portée au délire dans cette seule phrase que dans tout le roman qu'on essaie de nous maquignonner. Comme si la lecture, exercice subjectif, autorisait tous les abus... J'ai regardé dans l'annuaire, n'ai pas trouvé d'Office de protection du lecteur. C'est pourquoi la critique existe.

Au départ, Edson avait pourtant tout pour me plaire. L'histoire se passe dans une petite ville du New Hampshire groupée autour d'une unique usine, avec un tiers de la population d'origine canadienne-française et les deux autres yankee et polonais (lorsque le flux en provenance du Québec a commencé à se tarir, l'Église catholique s'y est tournée vers la Sainte Pologne pour continuer d'alimenter l'industrie locale en âmes pieuses et en chair souffrante). Et puis, dès la première phrase, on se retrouve en pleine tempête de neige! J'ai souvent remarqué que, pour avoir droit à d'honnêtes descriptions de tempêtes de neige, il fallait lire les écrivains du nord des États-Unis. Quant à l'auteur, Bill Morrissey, non content d'être le nouveau Cormac McCarthy, il est aussi, nous apprend son éditeur, «une figure de la musique folk américaine, dans la lignée de Woody Guthrie, du premier Bob Dylan et du bluesman Mississipi John Hurt», excusez encore une fois du peu.

J'aimais bien son personnage principal et probable alter ego dans les premières pages du livre. Il me faisait penser à un de ces solitaires entre deux âges qu'on croise dans les épiceries des villages de l'arrière-pays, le samedi après-midi. Ils portent des chemises à carreaux, viennent changer la caisse de bière vide pour une pleine, posent sur le comptoir un pain tranché, une pinte de lait, des saucisses, une brique de cheddar et demandent deux paquets de cigarettes. Ils travaillent de leurs bras quand ils travaillent, chassent le chevreuil, laissent la télé les vider de leur viande intérieure le reste du temps comme une pute penchée sur la banquette avant du pick-up. Le dimanche après-midi, on les retrouve alignés au bar de l'estaminet local, le long duquel la serveuse musclée et blindée les tient rivés avec leurs sourires aussi frais que des langues de porc marinées dans le vinaigre pendant que l'écran géant déroule les images silencieuses d'un clip idiot ou de la finale de conférence de la NFL, aucune différence.

C'est un de ces gars-là que j'espérais rencontrer dans le livre de Morrissey. Ça commençait bien. Il sortait du bois au volant d'une vieille Chevrolet, avait raté son chevreuil mais descendu deux perdrix, et il neigeait. Mais l'écriture n'a pas tenu. Ni la narration, d'un insondable ennui, ni la traduction, épouvantable, ni même la grammaire, la syntaxe et la typographie, toutes malmenées avec le même flagrant mépris de tout amour du travail bien fait. Il faut imaginer le monde de Carver sans sa petite musique, sans la grâce accordée à la moindre chose par le regard d'un écrivain authentique. Puis cette pesante écriture encore doublement bousillée par une traduction naviguant à vue et à la limite du compréhensible et une édition bâclée. «Toutes les villes au nord de Laconia, Laconia y comprise, étaient modestes.» Je ne demande pas que ça sonne comme du Chateaubriand, mais un peu d'intelligibilité, serait-ce trop exiger? «Demain matin, après que les engins aient à coup sûr enterré sa voiture en dégageant la route, il ne lui resterait plus qu'à se prendre par la main.»

Bienvenue au New Hampshire, où les pompes ont été remplacées par des «volucompteurs» à la station-service du coin, où on trouve des arroyos (sic) à sec, où on «tape le boeuf» (hein, quoi?) avant de se boire «un plein baquet de whisky irlandais», puis de rentrer «[pétrir] la pâte des hamburgers du dîner». Un vrai travail de cochon, dont les coquilles ne constituent que la partie la plus voyante. En voici deux, choisies presque au hasard: «— Ça ta plu?» Réponse: «L'idée ne [m]'a séduisit guère.» (sic)

***

Edson
Bill Morrissey
Traduit de l'anglais par Luc Baranger
Zanzibar éditions
Muret, 2010, 2686 pages
2 commentaires
  • Geoffroi - Inscrit 25 avril 2010 21 h 13

    Vive the muretains

    Incroyable !

    « EDITEUR DE ZANZIBAR
    QUARTERLY

  • Gilles Chaumel - Inscrit 29 avril 2010 21 h 30

    Bill Morissey, un vrai musicien...

    Vrai, la traduction et l'édition de ce roman n'est pas digne d'une maison sérieuse. D'ailleurs, dans vos exemples loufoques de traduction, vous avez omis les "brodequins", ces souliers que portent les gens d'Edson et dont le nom est si populaire en Amérique du Nord... Vrai aussi qu'il y a des maladresses de l'auteur lui-même. Reste que j'ai quand même trouvé ce roman des plus sympathique, avec ce personnage (sûrement en partie autobiographique) de musicien ayant si peu confiance en lui qu'à 37 ans, il a l'impression de n'avoir plus rien à dire et que sa a avorté avant même de commencer pour de vrai.

    Ça ressemble au vrai Bill Morissey, folksinger qui a une dizaine d'albums à son actif, qui vit effectivement un peu retiré dans le New Hampsire. Standing Eight, publié en 1999 (Philo Record), avec la collaboration, entre autres de Suzanne Vega et Shawn Colvin, constitue sa plus grande réussite et, à mons avis, elle est exemplaire. Excellent guitariste acoustique, il raconte des histoires du même type que celle qu'on rencontre dans Edson, des histoires de gens ordinaire; un vrai folksinger, quoi. Ah oui, il y a un harmoniciste sur cet album (de même que sur celui qu'il consacre au mythique Mississipi John Hurt). Son nom : Cormac McCartey. L'écrivain? Je ne sais pas, mais le nom n'est quand même pas courant. :)

    Pour en savoir plus sur Standing Eight et le musicien Morissey : http://www.allmusic.com/cg/amg.dll?p=amg