La nouvelle Suzanne Myre

Suzanne Myre
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Suzanne Myre

Sixième livre... mais premier roman de Suzanne Myre, enfin! Tout de suite la question se pose: l'auteure est-elle aussi acerbe et cinglante que dans ses nouvelles? Tout de suite la réponse est oui. À première vue...

On ouvre Dans sa bulle et on reconnaît pour notre plus grand plaisir le ton, le style, la griffe Suzanne Myre. Même écriture nerveuse, même ironie, même autodérision. Même genre de petit détail qui tue. Et même genre de personnages.

L'héroïne a 30 ans, vit seule. Elle est insomniaque, irascible. Elle déteste la superficialité, se moque de la coquetterie féminine. Elle est blindée contre les hommes, contre le monde, ou fait comme si. Ce qui la sauve: l'humour. L'humour noir.

Pas de nouveauté de ce côté-là, donc. On est bien dans un livre de Suzanne Myre. Mais peu à peu, en filigrane, quelque chose se produit. Quelque chose comme une ouverture. Une réconciliation avec le monde, avec soi-même, peut-être?

Bien sûr, depuis son premier recueil, en 2001, J'ai de mauvaises nouvelles pour vous, jusqu'à Mises à mort, il y a trois ans, l'auteure avait creusé un peu de ce côté-là. Il y avait des échappées, parfois, vers la tendresse, la douceur, la compassion. De plus en plus. Mais le regard acéré de la nouvelliste finissait la plupart du temps par prendre le dessus. Pas ici. Ici, c'est le combat constant entre les deux qui est en jeu: entre le dénigrement des autres et de soi, d'une part, et la possibilité de croire en l'autre, en soi-même, d'autre part.

Ce combat, c'est celui auquel se livre l'héroïne jusqu'à la fin du roman. Avec des hauts et des bas. C'est ce qui la rend si attachante, si humaine, malgré tout le mal qu'elle se donne pour avoir l'air insensible.

Les premières pages nous la présentent dans son milieu de travail. Un hôpital. Mélisse Leblanc est préposée aux bénéficiaires dans une unité de soins de longue durée. Elle s'occupe des personnes âgées, avec ce que cela implique de tâches ingrates, d'odeurs désagréables et de collègues blasés au teint gris.

Elle garde pour elle ce qu'elle pense de tout ça. Mais intérieurement, elle bout. Les remarques assassines fusent dans sa tête, tandis qu'elle commence son énième quart de travail ce soir-là.

Elle présente la chose avec philosophie: «Si je veux passer la soirée en demeurant sereine et concentrée, je dois mettre en marche la DBS, un technique dont je me sers pour me préserver: dans sa bulle. Un tampon entre moi et les assauts extérieurs, qui les absorbe ou sur lesquels ils rebondissent sans me toucher, une enveloppe protectrice qui fonctionne une fois sur deux, étant donné mon hypersensibilité à la bêtise. Hypersensibilité étant une manière élégante pour dire intolérance.»

Voilà pour l'état d'esprit de Mélisse Leblanc. On compatit. Mais on attend la suite. Ça s'étire un peu, pour tout dire. On se demande si ce sera comme ça encore longtemps: suivre l'héroïne tandis qu'elle vaque à ses tâches en pestant intérieurement tout en tentant de rester zen. Eh bien non.

Arrive un aparté. Le ton change, la narration aussi. On quitte la première pour la troisième personne. Que se passe-t-il? Ça recommencera plus loin. Et ainsi de suite.

En fait, il s'agit de retours en arrière, de mises en situation, qui nous éclairent sur l'héroïne et ses proches. Très astucieux comme procédé. La perspective change, le récit prend de l'épaisseur, gagne en profondeur.

La légèreté apparente demeure, l'humour persiste, mais la gravité s'installe peu à peu. Toutes sortes de chassés-croisés auront lieu. Toute une galerie de personnages colorés va se manifester. Tout ce qui semblait obscur, non résolu, va apparaître sous une autre lumière.

L'univers dans lequel nous plonge Suzanne Myre s'avère fascinant. On croise un vieil excentrique en pyjama rayé qui porte des lunettes aviateur, lit Le Désarroi de l'élève Törless, de Robert Musil, et joue au philosophe. On côtoie une infirmière bougonne surnommée «garde nazi», un médecin séduisant qui prend le temps de parler avec ses patients.

Parmi les autres personnages qui jouent un rôle-clé dans l'histoire: une jeune femme trop maquillée à l'appétit sexuel insatiable, un bédéiste excentrique qui s'avère malade mental.

Chacun dans sa bulle. Chacun ses non-dits, ses manques, ses aspirations. Chacun sa façon de voir la vie, l'amour, l'amitié. Très réussi, le portrait d'ensemble: l'impression d'avoir accès à un microcosme de ce que nous sommes. Car «se vautrer dans sa petite bulle individualiste, ça finit par assécher l'âme».

Il y aura des drames, des confidences, des quiproquos, des nuits torrides. Il y aura «l'affaire du doigt», hilarante, qui fera du chemin... mais à propos de laquelle il est préférable de ne rien dévoiler. Il y aura une étrange séance chez une voyante et un tragique accident.

Il y aura des rebondissements jusqu'à la fin. Des exagérations aussi, des coïncidences un peu forcées. Ça frôlera la caricature, par bouts. Mais ça tiendra le coup.

Suzanne Myre nous offre un roman drôle et touchant. Un roman qui joue sur plusieurs plans à la fois. Parfois on pense à Margaret Atwood, parfois on penche vers Anna Gavalda. On est sur la corde raide entre ironie et bons sentiments. Quand la noirceur domine, l'espoir se pointe et vice-versa.

Ce qui reste? Une forme d'apaisement, étrangement. L'impression d'avoir découvert, derrière, une nouvelle Suzanne Myre. Et le désir de lire une suite à ce roman.

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Dans sa bulle
Suzanne Myre
Marchand de feuilles
Montréal, 2010, 416 pages