Longue vie aux rouspéteux !

Le président de la SODEC, François Macerola
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Le président de la SODEC, François Macerola

Les cinéastes québécois sont des rouspéteux. Ils râlent contre Téléfilm et ses visées de performance. Ils contestent le virage informatique trop appuyé de l'Office national du film (ONF), soupçonnent désormais la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) de vouloir emprunter des voies plus commerciales qu'auparavant.

Les porteurs de caméras ruent dans les brancards davantage que d'autres regroupements d'artistes. Laissant quel-ques observateurs bon teint perplexes, voire exaspérés: «Tempêtes dans trop de verres d'eau. Faites-les taire quelqu'un!»

Allons donc! Ils râlent parce que leur art est d'autant plus fragilisé qu'il coûte cher et se voit soumis étroitement aux lois du commerce.

À l'heure où le gouvernement Harper sabrait les subventions à la culture en 2008, le milieu du cinéma montait bon premier aux barricades, caméras en main, pour tourner des vidéos de protestation. Le mouvement fit boule de neige, rallia des bataillons d'artistes et coûta cher aux Tories, qui perdirent bien des votes au Québec aux élections suivantes.

Ça manque de rouspéteux dans notre belle société. Tant mieux si les cinéastes contestent. Leurs revendications portent (parfois) leurs fruits; du moins, elles forcent les ténors en place à tenir compte de leur existence. Ils remportent une manche ici et là, jamais la guerre. D'où leur retour au front Est, puis au front Ouest. Manifestes, pétitions. «Tu signes? Moi oui.» Les médias leur tendent le micro. Ça aide une cause et parfois ça lui nuit.

Du côté des bailleurs de fonds, l'équilibre a toujours été précaire entre le financement d'un cinéma dit d'auteur, avec risques et expérimentation, et les productions plus commerciales, visant une large audience. Les indépendants tremblent donc et montrent les dents.

Cette semaine, plusieurs cinéastes et des personnalités du milieu, pétition en main, s'élevaient contre des déclarations récentes du président de la SODEC, François Macerola. Celui-ci, estimant son organisme trop identifié au cinéma d'auteur, désirait changer d'étiquette. «Je ne veux pas que les films rentables soient laissés à Téléfilm», disait-il.

Ces paroles prononcées devant l'Académie du cinéma et de la télévision ne pouvaient qu'affoler le milieu, en mettant l'accent sur les films rentables. Depuis longtemps, la SODEC, en plus de financer déjà des oeuvres à portée commerciale, demeure l'alliée indéfectible du cinéma indépendant, qui veut conserver ce rempart. Avec un budget moyen d'un long métrage québécois de l'ordre de 3,5 millions de dollars, la plupart des cinéastes ne tournent pas souvent et toute quête de subventions tient pour eux de la course du rat. Les oeuvres à haut contenu culturel menacent toujours d'être emportées par la vague — et la vogue — du succès à tout prix.

Véritables épouvantails à moineaux pour des cinéastes indépendants, les enveloppes dites à la performance allouées depuis dix ans par le fédéral aux gros producteurs dont les films cartonnent au guichet, instaurées du temps où François Macerola dirigeait Téléfilm, servent le plus souvent à financer d'autres films à succès, histoire de générer de nouvelles enveloppes l'année suivante. D'où la peur que le modèle s'exporte à la SODEC.

François Macerola a calmé le jeu, décrétant que le film d'auteur demeurerait la priorité de son organisme, précisant ne pas vouloir créer à la SODEC l'équivalent des enveloppes au fédéral.

Fin de l'épisode? Pas tout à fait.

Le rêve du président de la SODEC de créer un fonds de nature commerciale pour les films à fort potentiel de succès public inquiète aussi le milieu. Ce fonds réclamerait de l'argent frais, dégoté peut-être au privé. Il entend également réformer le mode de sélection des films financés. À la SODEC, on assure que de nouveaux fonds privés débloqueraient au public des sommes accessibles au cinéma d'auteur. Rien n'est simple. Mais la transparence du discours s'impose. D'ailleurs, Christine St-Pierre invite François Macerola à clarifier ses propos et à suivre les directives du ministère de la Culture s'il entend apporter des changements à sa politique de financement.

Les cinéastes signataires craignent en attendant la puissance du lobbying au comité de la coproduction de travail sur les partenariats étrangers et les cofinancements.

De fait, de gros joueurs — Denise Robert de Cinémaginaire, Roger Frappier de Max Films, Lyse Lafontaine d'Équinoxe et Lorraine Richard de Cité Amérique — y siègent, faisant redouter aux moins bien lotis des jeux d'influence, au-dessus de leur tête. À la SODEC, on nous répond que ces joueurs bel et bien engagés dans la coproduction sont les intervenants qui s'imposent à ce genre de comité.

Le cinéaste Bernard Émond, tout en se félicitant que la SODEC appuie un septième art diversifié en lui allouant des fonds supplémentaires, scrute quand même ses coulisses: «Des gens qui ont des intérêts importants les défendent très bien.» Les indépendants ne se sentent pas assez écoutés, pas assez consultés. Tout est là.

Paranos, les cinéastes québécois? Ça reste à voir. Leurs rangs sont pour l'instant divisés devant les réactions suscitées par leur propre pétition, lancée à cause de fuites médiatiques, dans le brouhaha. Cette lettre invite du moins aux nécessaires dialogues, crève des abcès et donnera l'occasion à François Macerola de mieux préciser ses orientations devant un milieu vraiment inquiet.

Alors, longue vie aux rouspéteux!