Visa le blanc, tua le noir!

Les oies blanches (ci-haut) peuvent être chassées légalement au printemps, mais des chasseurs impatients vident parfois leur chargeur sur des outardes, qu’on ne peut chasser qu’à l’automne.
Photo: Agence Reuters Mathieu Belanger Les oies blanches (ci-haut) peuvent être chassées légalement au printemps, mais des chasseurs impatients vident parfois leur chargeur sur des outardes, qu’on ne peut chasser qu’à l’automne.

On ne peut pas imaginer plus belle journée sur les battures de la réserve fédérale du cap Tourmente. Le vent léger du matin a cessé. Aucun nuage ou presque dans le ciel. Des milliers d'oies se nourrissent tranquillement sur les battures de Beaupré, profitant elles aussi du beau temps. En somme, une journée épouvantable pour les chasseurs que nous sommes, car les oies des neiges ne bougent pas d'une plume ou presque. Les rares qui décident de changer de territoire volent hors d'atteinte de nos fusils puisqu'elles n'ont pas à lutter contre le vent.

Nous laissons donc passer celles qui nous survolent pour ne pas les blesser inutilement avec une bille d'acier perdue, mais incapable à cette distance d'abattre proprement les oiseaux.

Mais cette stratégie n'est pas celle des trois chasseurs de la cache voisine, qui mitraillent tout ce qui bouge dans le ciel au mépris de la plus élémentaire éthique. Nous pouvons voir qu'ils touchent superficiellement des oies blanches, qui vacillent sous l'impact mais qui poursuivent leur vol, blessées. Ce manège se poursuit pendant des heures même si les tirs infructueux de nos voisins devraient leur faire comprendre qu'ils blessent inutilement des oiseaux et qu'ils les empêchent d'atterrir dans le voisinage, ce qui en encouragerait d'autres à venir s'y installer. Malheureusement, les lois sur la chasse n'interdisent pas la bêtise.

Mais nous devions assister à un spectacle encore plus inimaginable, surtout dans une réserve faunique fédérale où les chasseurs sont supervisés en permanence par un guide de l'organisme fédéral pour s'assurer qu'ils ne chassent qu'un seul oiseau, l'oie des neiges. Nos voisins, sans doute frustrés par l'inutilité de leurs tirs répétés, ont osé vider leurs fusils à deux reprises sur des groupes d'outardes qui passaient à proximité d'eux. Or il est totalement interdit de chasser l'outarde au printemps, cet oiseau n'étant pas, comme l'oie blanche, encore légalement considéré en surnombre.

On ne peut pas confondre du sol les outardes avec les oies, l'un apparaissant noir à cause de sa couleur sombre et l'autre étant tout blanc. En réalité, les deux files d'outardes mitraillées par nos voisins venaient de passer sous nos fusils, muets comme il se doit, ce qui aurait dû renseigner aussi nos voisins sur la nature des gibiers volants.

Mais la démangeaison était sans doute trop forte. À trois reprises, nos voisins ont même canardé, en toute illégalité là encore, des files de canards, noirs et malards, qui heureusement volaient, eux aussi, trop haut pour être atteints.

Visa le noir et tua le noir

Mais l'inévitable devait se produire alors qu'une troisième file d'outardes a survolé nos caches. Avec leurs tirs croisés, nos voisins en ont finalement abattu une! L'un d'entre eux, après avoir récupéré l'énorme oiseau abattu illégalement, s'est laissé photographier par son collègue pour immortaliser son exploit!

C'est alors que le guide est intervenu pour récupérer l'outarde. Quelque temps plus tôt, nous avions avisé le guide des pratiques contraires à l'éthique et illégales de nos voisins afin qu'on les ramène à la raison! Un agent fédéral de la faune s'est pointé peu de temps après, sans doute averti par le guide. Commencent alors de longues palabres entre cet agent et les trois chasseurs en question, qui ont quitté leur cache. Un nouveau garde-faune, un plus haut gradé, se pointe un peu plus tard pour prendre les dépositions de tout ce beau monde.

Mais qu'elle ne fût pas notre surprise la plus totale de voir ces chasseurs, après même après la saisie de l'outarde abattue illégalement, retourner tranquillement, avec leurs fusils non saisis, poursuivre leur chasse dans leur cache. Quelle histoire avaient-ils pu inventer pour éviter l'expulsion et la saisie de leur équipement?

Nous avons eu une réponse, partielle, mais assez peu convaincante, un peu plus tard quand les deux agents ont pris les dépositions des quatre membres de notre groupe. Il semble que si des agents sont directement témoins d'un acte illégal, ils peuvent alors procéder à la saisie de l'équipement des chasseurs fautifs. Mais là, ils devaient se fier à la version du guide et des autres témoins: ils étaient dont «en enquête», ce qui les empêchait d'agir, nous ont-ils dit. Même dans une cache, la présomption d'innocence prévaut!

Mais cela étant admis, il est tout de même étrange, pour ne pas dire inadmissible qu'un gardien de nuit dans un camping fédéral puisse obliger des campeurs bruyants à quitter les lieux en pleine nuit alors que le guide qui assiste à des actes répréhensibles, et de surcroît dans une «réserve» faunique, ne puisse pas en faire autant. Disons que nous sommes demeurés fort perplexes devant l'issue de cette histoire.

Et le cheptel?

Le sort du cheptel d'oies blanches est de plus en plus préoccupant, car leur nombre atteignait 1,4 million, selon le recensement de l'an dernier. Il y a quelques années, lorsque cette population a été déclarée surabondante afin d'en limiter la hausse par une chasse printanière, les biologistes estimaient qu'il fallait réduire leur nombre à environ 600 000 pour éviter qu'elles soient victimes d'une pénurie de nourriture. Une pareille pénurie pour cause de surnombre avait causé la quasi-disparition du troupeau au début du XXe siècle.

Les biologistes se demandent si l'inventaire actuel est précis, car les décomptes des jeunes réalisés à l'île Bylot ne seraient plus représentatifs. Seulement 15 % des oies blanches s'y reproduisent désormais, la majorité ayant adopté d'autres lieux de reproduction.

En raison de leur grand nombre, les blanches s'installent de plus en plus au lac Saint-Pierre, une halte migratoire qui était plutôt le fief des outardes. C'est sans doute ce qui pousse les outardes à s'installer dans l'estuaire, le territoire des blanches. Il serait sans doute temps de commencer à chasser les deux espèces au printemps, car en passant de 400 000 à plus d'un million en une décennie, les outardes ont franchi elles aussi la ligne du surnombre, si elle est la même que pour les oies. Faute d'intervention suffisante, l'Ouest canadien est l'objet d'une véritable invasion de ces magnifiques volatiles dont le nombre oscille entre 4 et 6 millions, ce qui cause là-bas, comme ici, d'importants dommages aux cultures que doit compenser la Financière agricole, en somme, l'ensemble des contribuables.

Lecture: Avez-vous peur du nucléaire? Vous devriez peut-être... de Julie Lemieux, préface de Normand Mousseau, éditions Multimondes, 202 pages. Voilà un livre qui fait réfléchir au moment où le nucléaire se présente comme une solution de rechange au pétrole et que le Québec et l'Ontario se lancent dans la restauration de leurs vieux réacteurs.