Rentabilité: mythe et malentendu

Toute tentative de meurtre perpétrée sur le mythe du cinéma québécois rentable mérite à mes yeux d'être appuyée, sinon commanditée. C'est l'action éloquente qu'ont entrepris un collectif de cinéastes québécois en faisant circuler cette semaine une pétition surmontée d'un texte, «Les habits neufs de la SODEC», paru hier dans la page Idées.

Le texte, d'une grande lucidité, dans le sens propre du mot, tire sa source d'une allocution très lucide, dans le sens Lucien Bouchard du terme, du nouveau président de la SODEC, François Macerola. Celui-ci dressait l'un contre l'autre cinéma commercial et d'auteur, affirmant que l'institution se devait de soutenir un cinéma de diversité visant la rentabilité. «Je ne veux pas que les films rentables soient laissés à Téléfilm», disait-il, en référence à l'institution dont il a été le président, et où il a créé le système dichotomique des enveloppes à la performance.

Le mot «rentable» étant à la source de la controverse, j'ai pensé le chercher dans mon Petit Robert, où il est défini (1) comme suit: «Qui produit une rente. Par extension: Qui donne un bénéfice suffisant par rapport au capital investi.» L'histoire du cinéma québécois démontre clairement qu'un pareil cas de figure est rarissime, et qu'on s'en est approchés, dans le passé, uniquement grâce à des films d'auteur, à petit ou moyen budget, qui ont circulé sur la boule grâce à leur universalité et leurs qualités artistiques.

Au sens figuré et familier, Robert définit (2) comme rentable une action «qui donne des résultats, qui vaut la peine». Je pense que c'est là le sens que François Macerola, mal avisé quant à son choix de mots, veut lui donner. Le cinéma québécois est créateur d'emplois. L'argent investi lubrifie tout un secteur et le fait vivre. Artificiellement, mais il le fait vivre, tout en maintenant les créateurs, artisans et techniciens à l'abri du chômage, ne serait-ce que trois ou six mois par an. L'objectif de rentabilité, dans ce cas, ne serait pas tant le retour sur investissement; le cinéma québécois eut-il un jour montré un potentiel lucratif que le secteur privé s'en serait emparé depuis longtemps. L'objectif de rentabilité, en vérité, c'est le plein emploi. À ce titre, les films populaires à gros budget créent davantage d'emplois que les films d'auteur à petit budget. Il me semble que de rétablir l'équilibre entre les deux serait tout aussi profitable, dans cette logique, que de favoriser les premiers au détriment des seconds.

Le mirage de la rentabilité, définition 1, n'est d'ailleurs pas étranger à la création de notre petit vedettariat, lequel a fait grossir les rangs d'aspirants créateurs, là encore, artificiellement. La chaîne commence dans les universités et écoles, où les trop nombreux programmes, très populaires, ne sont peut-être pas suffisamment discriminatoires. Les droits de scolarité perçus par les établissements, en réponse à une demande grandissante (amenée en partie par les tournages de films étrangers chez nous), sont sans aucun doute un des tout premiers facteurs ayant contribué à l'obésité star-académicienne de notre industrie cinématographique. Et il est directement lié à l'argument invoqué par les intervenants du milieu pour faire augmenter les budgets de la SODEC et de Téléfilm, selon lequel il y a de plus en plus de créateurs qui frappent aux portes, alors que les sommes d'argent dévolues à la production n'augmentent pas en conséquence.

Entre l'offre, la demande et le besoin réel, nous avançons en plein brouillard. Une chose est claire: les dirigeants politiques et ceux de nos institutions comme la SODEC et Téléfilm Canada veulent officiellement entretenir l'illusion que notre cinéma peut être rentable (définition 1), tout en visant le résultat, moins politiquement correct, de la définition 2. Qu'ils le reconnaissent ouvertement, et dissipent le malentendu une fois pour toutes.

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Chaque fois que je vais m'asseoir devant un film comme The Backup Plan avec dans le coeur l'espoir d'être agréablement surpris, j'en ressors avec le sentiment d'être une pute qui croit en l'amour. Entre le générique d'intro, en animation et très attrayant, et le générique de fin, dopé aux «bloopers», mon monde a encore une fois basculé: comment ai-je pu imaginer que ces restes de table de Sandra Bullock pouvaient passer pour du caviar en franchissant les lèvres collagénées de Jennifer Lopez? Je me désespère d'y avoir cru, presque autant que je désespère de l'avoir vu.