281 : mettre le paquet

Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir

Je ne sais trop si on peut qualifier d'érotique ce déhanchement suggestif qui les catalogue dans le tiroir «belles bêtes» du jardin zoologique de mon cerveau reptilien. Pincez-moi, je suis venue assister au nouveau spectacle, lubrifié par des professionnels, des danseurs du 281. Contrairement aux cinq millions de personnes, dont une majorité écrasante de femmes, qui l'ont fait depuis son ouverture, je n'ai jamais osé pénétrer ici.

Le célèbre club de la rue Sainte-Catherine flirte avec le culte de Priape depuis 30 ans et fournit à 600 jeunes (et moins jeunes) femmes hystériques l'occasion de faire la queue à la porte trois soirs par semaine.

Cette avalanche d'abdos et de pecs en érection converge (oui, oui, c'est voulu, à défaut d'être velu) entre l'Adonis de foire et le culturiste de centre commercial, artificiellement bronzé, épilé comme un nouveau-né, tatoué, piercé, boosté, et je n'ai pas encore parlé du nombril. Chez certains, la peau à l'aspect cireux ne laisse aucun doute sur les vitamines à la stéroïde essentielle qu'ils ajoutent à leurs shooters juicy pussy ou porn star.

Elvis the pelvis n'a rien inventé mais il conservait un tantinet de pudeur et excitait davantage mon imaginaire que ces Apollon-étalons dotés de baobabs géants ou simplement baraqués du popof (merci Sana) en caleçons commandités Calvin ou Diesel. Si le manque de subtilité peut agacer, il n'y arrive jamais autant que ces mâles atteints d'irruptions volcaniques intermittentes qui vous brandissent leur cigare comme s'il allait recracher chaque syllabe de l'Eyjafjallajökull sans s'éteindre.

Moi, ce qui m'agace, c'est qu'on suppose que cette pantomime stérile, plus loufoque qu'évocatrice, plaît forcément à toutes les femmes qui ont déjà visionné un film porno. Et cette manie qu'ils ont de se tâter l'entrée des artistes pour vérifier si tous les morceaux y sont encore; ça frise l'obsession ou l'insécurité. Je ne suis pas psy mais je mettrais un dix sur la table qu'ils craignent la détumescence chronique.

Et c'est exactement ce que ça m'a coûté pour vérifier la marchandise de plus près, le temps d'une toune, trois minutes, taxes comprises. Car sur scène, les gars du 281 sont plus agace-minettes que franchement explicites. Il faut les fréquenter en privé pour mater les bas morceaux de cette boucherie de luxe. Amateures d'animelles, tenez-vous-le pour dit: le taureau voit rouge lorsque vous agitez vos billets.

«Dans les bars gais, les danseurs montrent tout sur la scène, me confie mon copain Francis. Les mauvaises surprises à 20 $, c'est ben tannant. La plupart des danseurs sont straight; ils ne sont pas gais comme le veut la légende urbaine. Mais je te dirais qu'ils ne sont ni aux hommes, ni aux femmes. Ils sont plutôt au cash... », poursuit mon ami, qui rêve de pratiquer la scrotum-ancie, l'art divinatoire sur les lignes du scrotum, un peu plus à l'est dans la même rue.

La virilité, c'est dans le blanc des yeux

Modérément titillée un soir de présentation médias où les danseurs du 281 demeuraient plutôt modestes côté turgescence (les aiguilles pointaient davantage vers six heures que vers minuit!), j'y suis retournée après quelques entrevues avec les boys en question. Lorsque j'ai constaté que l'un d'eux étudiait en théâtre à l'Université Concordia avec une concentration en philo, tous mes préjugés se sont dissipés comme un gros nuage au-dessus de l'Islande.

J'en ai profité pour demander à Samuel, 23 ans, ce beau mulâtre qui rêve de remplacer Daniel Craig dans une BMW décapotable, s'il regrettait de ne pas avoir connu la Grèce antique qui immortalisait les éphèbes dans le marbre. «Non, je fais le cover du magazine Summum ce mois-ci, c'est l'équivalent moderne ...», me répond-il.

Tous les danseurs interviewés insistent sur le fait que les clientes les regardent dans les yeux lorsqu'ils dansent à leur table. J'ai vérifié, c'est vrai, moi aussi je regardais Samuel dans les yeux pour masquer ma gêne et soutenir son regard de mâle dominant sans rougir. Le mec autour? Magnifique, cut, slick et la trique... ramollo. Je n'ai aucun don pour charmer les serpents.

C'est un peu normal, je prends des notes et je lis des manuels d'instruction (Sex for Dummies) en faisant l'amour. J'avais entendu dire que les danseurs murmuraient des petits mots libidineux à l'oreille de leurs admiratrices éperdues. Ainsi soient-elles, il n'a pas pipé mot. Je lui demande s'il est toujours aussi peu bavard: «Non, ça m'arrive de dire à la fille qu'elle a de beaux seins... quand elle en a!», me balance mon jeune animal de compagnie.

C'est ce qu'on appelle un coup en bas de la ceinture. J'hésite entre les implants «D cup» ou m'inscrire à des cours de philo à Concordia où je pourrais relire du Schopenhauer «Il vaut mieux manifester sa raison par tout ce que l'on tait que par ce qu'on dit» en essayant de rester optimiste.

Samuel continue de me fixer dans le blanc des yeux en soufflant dans mon cou car le 281 interdit tout contact charnel. Toutefois, la chimie n'est pas trop bonne entre nous, je le crains. Les préliminaires mécaniques me font moins d'effet qu'un vibrateur en panne de désir. Je lui refile son dix et je retourne téter mon Perrier-citron, tandis qu'à la table voisine les bouteilles de Laurent Perrier rose s'éclatent autant que les filles qui s'offrent les services des danseurs pour ajouter du pétillant à la soirée.

L'une d'entre elles est en grande conversation avec une batte de baise-ball en plein service brandie à un centimètre de son visage! Elle glisse à son proprio un petit papier qui semble révéler les secrets de ses mensurations ou ses coordonnées persos. Je ne peux m'empêcher de penser que j'assiste à de la prostitution en public. Mais passé 23h le soir, j'ai tendance à trop penser.

Attitude, bébé, attitude

J'en profite pour parler avec la patronne, une belle femme allumée qui tient les bijoux de famille bien en main et a racheté le business à la mort de son papa. Annie Delisle conjugue cran et intelligence, protège «ses gars» comme une mère-poule. Selon elle, la virilité se situe géographiquement vers le nord, dans le regard, un sourire franc, voire une attitude un peu timide, très vendeuse.

Pour Annie, le summum de la virilité est incarné par le comédien David Boutin dans Le Gentleman. «Une sorte de regard, la barbe un peu longue, le cheveu dépeigné, pas trop placé, c'est ça que je trouve beau», dit celle qui ne manque pas de modèles pour fantasmer.

Quant à ses choix professionnels, Annie insiste sur la présence sur scène. La grosseur de Nostradamus? Aucune importance pour elle (bien sûr), mais pour ces messieurs, oui: «Tant qu'ils assument ce qu'ils ont dans le pantalon, ça va. Mais leur ego dépend de ça; ça joue sur leur attitude», nous explique l'experte qui passe des dizaines de danseurs en audition devant public, chaque mois.

Quant à moi, la prochaine fois, je dépose un vingt sur la table, je me ferme les yeux et je demande à Samuel de me chanter: Je t'aime, moi non plus. Je suis une auditive, je crois...

***

Appris: dans Libé que l'Université Cambridge, en Angleterre, offre des cours de pole dancing à ses étudiantes. On gage combien que l'UQAM en met au programme dans cinq ans?

Aimé: le supplément rose Le 281 inséré dans la dernière livraison d'Urbania disponible en kiosque. On y apprend que la queue moyenne (file d'attente) à la porte est de 162 mètres de longueur, soit 18 fois celle du bilboquet de Marc, l'un des danseurs. On y apprend aussi qu'une cliente a déjà offert une grosse Corvette à l'un des danseurs...

Vengeance? Sinon, un peu déçue par ce numéro consacré au sujet de l'heure, les réseaux sociaux. Pas appris grand chose sinon que les gens ont 6,6 vrais amis sur FB et que les réseaux sociaux ne rendent pas nécessairement heureux. Le 281 non plus, d'ailleurs.

Mais je suis devenue «amie» avec Andrew (une circonférence de sept pouces et demi, selon Urbania). Nanananaboubou.

Noté: que les auditions ont lieu le jeudi à 23h30 au 281 (94, rue Sainte-Catherine Est). Elles sont ouvertes à tous (et toutes).

Reçu: No sex - Avoir envie de ne pas faire l'amour de Peggy Sastre (La Musardine). Le titre parle de lui-même. Les asexuels se répandent dans un monde où l'absence de libido est devenue taboue. Un livre intéressant qui fait le tour de la question à travers le monde, pour des raisons religieuses, politiques (les vierges albanaises), contraceptives, d'amitiés. Un retour dans l'histoire également.

Feuilleté: Kama Sutra Express - L'art du «quickie» (Fetjaine). Dans l'ascenseur, dans le métro, dans la loge d'un des danseurs du 281, dans la cuisine, dans la douche, dans une salle d'essayage, tout est expliqué et photographié pour ceux qui aiment faire ça vite. Trois minutes d'extase, taxes incluses.

Caressé: du regard la couverture du dernier Summum Girl (avril 2010) avec le beau Samuel en page frontispice. On vous présente plusieurs modèles de danseurs du 281 et on leur pose des questions sur leurs préférences sexuelles et leurs dernières lectures philosophiques.

Cherché: à comprendre pourquoi les filles hurlent comme des perdues devant les mâles du 281. Elles feignent toutes l'orgasme ou elles portent des boules chinoises?

Parcouru: Le sexe fort n'est pas celui qu'on croit de la psychologue Susan Pinker (Éditions Transcontinental). Un livre traduit en 16 langues qui démontre scientifiquement que les femmes tiennent le gros bout du bâton à peu près dans toutes les sphères, sauf sur le marché du travail. 60 % à 80 % des femmes adaptent leur carrière en fonction des enfants (et de plus en plus d'hommes aussi, mais c'est moins répandu).

Ceci explique cela. Un livre intéressant qui aborde la question sous toutes sortes d'angles et renouvelle la sauce féministe.

Souri: devant le livre Comment décrocher l'amour pour la vie en 90 minutes (ou moins) de Nicolas Boothman (Éditions Transcontinental). Si vous fréquentez le 281, c'est 87 minutes de trop. Sinon, vous saurez tout, tout, tout sur le zizi flirt qui n'est pas un jeu mais la base de tout. Un livre de recettes, un autre, eh oui...
7 commentaires
  • Ginette Bertrand - Inscrite 23 avril 2010 00 h 25

    Défoulement total

    Vous cherchez à comprendre pourquoi les filles hurlent comme des perdues? C'est très simple. Aller aux danseurs est tout le contraire d'aller aux danseuses.

    Alors que dans les bars de danseuses les spectateurs ont (presque) tous la mine basse et l'oeil torve, les spectatrices des bars de danseurs y vont la plupart du temps "en gang" pour s'amuser en toute simplicité et jeter par dessus bord les grandes questions existentielles. Les cris et les rires sont un automatisme dès qu'elles y mettent les pieds. Elles phantasment pendant quelques heures en toute liberté, sans gêne, sans culpabilité et sans se prendre au sérieux.

    Bref, c'est le défoulement total et ça fait beaucoup de bien.

  • Democrite101 - Inscrit 23 avril 2010 09 h 16

    «Rien de ce qui est humain ne m'est étranger» Térence

    L'Occident se libère lentement, mais sûrement, de la répression judéo-chrétienne de la sexualité. La libération n'est pas terminée parce que la sexologie, solide science sur la sexualité, est sous-financés. L'excellent «Lovemaps» ou figures affectives, de John Money (1921-2006) nous donne l'heure juste où cette discipline est parvenue.

    La philosophie, cadenassée par le christianisme, est nulle sur la sexualité, désastreusement nulle. Avec Pythagore et Platon, elle était mal partie. Elle tituba près de 3000 ans. Michel Onfray et André Comte-Sponville, stars philosophiques de l'heure y sont encore bien timides sur le sujet.

    C'est la littérature qui fut toujours la première, la plus audacieuse, la plus sincère et la plus authentique pour sauver et développer l'érotisme, création humaine et culturelle qui prolonge la sexualité qui est animale, et exclusivement reproductive. Ironie, les religions ont voulu cantonner la sexualité humaine dans la reproduction (le pape interdit à un époux de désirer libidineusement son épouse. Le désir procréateur est la limite morale religieuse de l'activité sexuelle). Ainsi donc, les religions voulaient ramener l'érotisme humain à une régression vers l'animalité...

    Le toujours brillantissime billet de Josée Blanchette nous illustre la diversité humaine du désir, de la polymorphie des rites et des goûts sexuels (paraphilies) qui forment l'ensemble de l'érotisme humain. John Money recense 47 paraphylies, licites ou illicites, et certaines sont de vraies tragédies. D'autres tout à fait anodines mais dont la proscription religieuse généra une misère sexuelle pathologique et à large échelle.

    Encore aujourd'hui un gouvernement assez progressiste, le gouvernement de l'Ontario doit reculer devant la panique des parents catholiques à l'égard des petites branlettes que font leurs enfants même dans la plus tendre enfance. On se demande comment ils ont pu les faire leurs propres enfants ! Tout habillés et en se fermant les yeux sans doute.

    Comme la littérature, seule, fut l'audacieuse reine de la survie de l'érotisme occidental, je suggère à tous:

    1. Toute l'oeuvre d'Andréa de Nerciat (1731-1800). Ma conjointe y a publié sa biographie sur Wikipedia, et dans le «Erotic Encyclopedia» de notre compatriote Gaétan Brulotte.

    2. «Oeuvres de chair » de Gaétan Brulotte. L'analyse littéraire la plus scientifique à ce jour du corpus de la littérature érotique française.

    3 Et que d'autres passionnants auteurs: Baffo, Vivant Denon, Mirabeau, Boyer d'Argens.

    4. Et vous ne le croirez jamais, le grand auteur de notre enfance, Jean de La Fontaine, et ses «Contes libertins», hyper drôles, et pour lesquels il fut puni.

    «Faites l'amour, non la guerre» est toujours aussi vrai qu'il nous a paru insolite et comique à l'époque où le slogan naquit. La répression sexuelle, résiduelle il est vrai, des religions encore collées à notre système éducatif, doit être combattue avec force, car elle est pathologique elle-même, et pathogène dans l'évolution sexuelle et affective des citoyens.

    Un conservateur vous dira: «Mais moi, je suis chaste, et je me porte très bien». Il faut lui répondre: l'hypophilie et l'autocastration (mentale ou anatomique) font partie des 47 paraphilies inventoriées par la sexologie. On s'en doutait depuis des siècles quand Térence (-190 à -159) écrivit: «Rien de ce qui est humain m'est étranger».

    Bravo à Josée Blanchette de nous faire connaître un club où je n'ai jamais mis les pieds, mais je me réjouis de savoir que des centaines de Montrélaises y prennent du bon temps. D'ailleurs, l'érotisme sain, (cf. Nerciat), est drôle à crever. Surtout si vous faites connaissance avec l'un de ses personnages, la Comtesse-de-la-Motte-en-feu...

    Bravo aussi à tous les journalistes, écrivains, intellectuels vigilants, et à tous les esprits éclairés du Québec de porter haut la liberté érotique des hommes et des femmes. Les puritains et arriérés ont eu leur temps de massacre. Notre temps, le nôtre, est celui de la liberté et du plaisir. Le temps de la dignité sexuelle aussi, celle qui ne méprise pas la nature mais qui jouit d'elle dans le respect des lois et du plaisir d'autrui qu'elle stimule jusqu'au bout...

    Jacques Légaré, ph.d. En philosophie politique
    Professeur (retraité) d'Histoire, d'Économique et de Philosophie

  • Cloutier Nicole Anne - Inscrite 23 avril 2010 09 h 20

    Ah! le bas-ventre !

    Bonjour Josée,
    comme toujours votre article est parfait. Vous nous posez la question "pourquoi les femmes vont elles au 281 de préférence en gang? et vous nous donnez en même temps toutes les réponses possibles, tous les scénario. Perso, je crois que c'est un réflexe de revanche d'un féminisme mal compris et mal baisé. NOus allons faire pipi debout comme les gars, nous les filles.

    Allons donc ! Comme dirait le conseiller Alex Norris, sur l'injonction à porter une cravate en présence du Président du Conseil exécutif de la Ville de Montréal, lors des assemblées: "basta." Il y a tellement d'autres enjeux plus important.

    Je ne suis pas d'accord avec lui bien qu'il soit le seul homme à s'y être opposé et que tous les autres hommes ne l'ont pas supporté, tous les autres homme conseillers car, en 2010, tradition oblige, il y a des femmes qui sont conseillères et même une femme qui est chef de parti.

    C'est clair pour moi que parfois, on prend des vessies pour des lanternes ou qu'on nous prend pour des vessies alors que nous sommes des lanternes. Alors, les danseurs du 281 et les ébats des femmes en rut au 281, ne sont pas plus drôle que le trip de pouvoir des hommes chez les danseuses.

    Il y a toutes sortes de défoulements et de déboulements, mais ils n'ont rien à voir avec la satisfaction, avec l'orgasme mais tout à voir avec la phase du début, celle de l'excitation qui, chez malheureusement trop d'humains et d'humaines, est revécue à perpétuité. C'est à dire qu'il y a trop d'humains qui en restent à la phase de l'excitation et qui ne connaissent pas autre chose.

    C'est dommage et pour ces hommes et pour ces femmes. Et je ne crois pas que le mouvement du féminisme qui veut la possibilité pour les femmes d'exister librement et d'évoluer, tant au plan personnel, familial qu'au niveau de la société, souhaitait que les femmes accompagnent les hommes dans leurs bêtises, dans leur malheur ou leur zone d'ombre, bien au contraire.

    Nicole Anne Cloutier
    Psychologue depuis 1975

  • fruitloops - Inscrit 23 avril 2010 10 h 55

    RE: Les cris et les rires sont un automatisme dès qu'elles y mettent les pieds...

    De toute façon, les filles, ça hurle tout le temps.

  • fruitloops - Inscrit 23 avril 2010 10 h 58

    Re: Le sexe fort n'est pas celui qu'on croit.

    ...société matriarcale, tu dis?