Rioja d'hier et d'aujourd'hui

Une belle grappe de syrah.
Photo: Jean Aubry Une belle grappe de syrah.

La reine elle-même était de passage au Québec la semaine dernière. Reine, ambassadrice, femme de tête ou encore big boss, Maria Martinez Sierra est un peu ce passage obligé pour qui veut connaître les derniers potins enflammant la Rioja ou saisir l'évolution prodigieuse de la célèbre appellation depuis le dernier quart de siècle. Attachée au groupe Osborne depuis maintenant 35 ans, elle suit toujours de près les tendances qui lui parviennent de Bordeaux comme du Nouveau Monde, appliquant à la Bodegas Montecillo ce qui lui semble juste, dans l'esprit de la tradition riojanaise.

Un exemple? L'utilisation «historique» de la barrique bordelaise (XVIIIe siècle), contrairement au fût de chêne américain apparu en Rioja au XXe siècle, barrique qui ne subit ici aucune chauffe avec, à la clé, un caractère empyreumatique réduit à son strict minimum. Le fruité a donc toute sa place, rehaussé par un élevage qui le caresse dans le sens du poil comme le disait si bien l'écrivain Colette entre deux chats et un verre de vin.

Ce qui a changé depuis 25 ans? Laissons de côté le débat entre modernes et traditionalistes pour nous concentrer sur les maisons qui placent le travail à la vigne au premier plan. «Il y a eu une augmentation substantielle des volumes de production par un apport massif d'engrais au vignoble qui ont vidé les raisins de leur substance tout en portant la vendange à des taux d'alcool jamais vus dans la région», dira la femme de terre, pour ne pas dire la dame de fer. Où s'en sont allés ces 12,5 ° petits degrés d'alcool par volume qui, à Bordeaux comme en Rioja, étaient la norme dans les années 1980?

Il faut ajouter un, voire deux degrés en alcool aujourd'hui sur les cuvées «modernes» dont les approvisionnements en fruit se font principalement dans la Rioja Baja, la partie la plus chaude de l'appellation. La Bodegas Montecillo a conservé le cap de l'équilibre avec des niveaux de qualité — crianza, reserva et gran reserva — ajustés à la densité fruitée de la production maison, comme j'ai pu le constater lors d'une dégustation particulièrement convaincante. La matière a de l'éclat, souvent du détail, et un charme lié tout autant au profil aromatique parfumé qu'à des textures longues et satinées. De grands classiques à prix d'autrefois. À surveiller, en juillet prochain, la cuvée Sellecion Especial Reserva 1981 (72,25 $ -10469339), un rouge fondu, à parfaite maturité, lisible et détaillé. Grand vin de méditation.

- Montecillo Crianza 2006 (17,45 $ - 144493): un 100 % tempranillo élevé 14 mois en fût et 10 mois en bouteille, ouvert sur une palette florale et finement boisée, au fruité frais et bien palpable. Il trouve déjà sa place dans le Guide Aubry 2011! ***, 1.

- Montecillo Reserva 2005 (20,85 $ - 928440): il faudra profiter de ce grand millésime qui place le fruit sur les premières marches du podium. C'est coloré, plein et aromatique, avec cette mâche, ce grain, ce fondant de texture et cette fraîcheur qui portent le palais avec élégance et conviction. Pas mal sur une joue de veau braisée. ***1/2, 2. ©

- Montecillo Gran Reserva 2001 (32,75 $ - 239277 — à venir fin mai): cinq ans de vieillissement dont deux en fûts français (15 % sont neufs). Un tempranillo au corps ferme et énergique, au coeur fruité tendre et «sucré», lui-même habillé d'un registre multidimensionnel où le cèdre, le zan et le cuir se lovent sur une trame longue et envoûtante. Escalopes de veau sauce forestière? Un must à ce prix! ****, 2. ©

D'autres excellents Rioja, tous du niveau Reserva (trois ans de vieillissement, dont un minimum en fût) dans l'excellent millésime 2004...

- Baron de Ley (21,55 $ - 868729): on se rapproche de la délicatesse du pinot noir, corps et fraîcheur, ensemble soigné. ***, 1.

- Conde de Valdemar (21,90 $ - 882761): ampleur et fruité soutenu de cerise noire, tanins abondants, frais, épicés, bien serrés. ***1/2, 2.

- Faustino V (24,10 $ - 10857497): traditionnel et captivant, à la fois riche et opulent, aux tanins musclés mais élégants. Mon préféré du lot! ****, 2. ©

- Glorioso (24,10 $ - 857599): encore sur la réserve mais matière fruitée onctueuse, mûre, à peine torréfiée. Moderne de style. ***1/2, 2.

- Marqués de Caceres (28,95 $ - 897983): très moderne de style avec boisé dominant qui assèche l'ensemble. N'a pas trouvé son équilibre. *** ?

- Vallobera (27,50 $ - 11180676- Signatures): superbe bouteille racée et nuancée, musclée et fraîche comme un grand cabernet, sève nourrie et généreuse. Termine avec autorité sur des notes plus minérales. ****, 3. ©

Les belles syrahs du Domaine Belle

La maison familiale ne possédait que quatre hectares en se retirant de la coopérative au début des années 1990. Elle en compte aujourd'hui 25 répartis en Crozes-Hermitage, St-Joseph et Hermitage. La grande hétérogénéité de terroirs combinée à un travail soigné des vignes et une vinification axée sur la souplesse et la clarté, sans extraction excessive, sont au coeur de ce domaine connu par les amateurs de belles syrahs qui tiennent à ne pas ébruiter l'affaire tant les prix demeurent encore très raisonnables. Magali et Philippe Belle étaient récemment de passage avec quelques perles qui devraient arriver en mai prochain.

- Crozes-Hermitage Les Pierrelles 2007 (24,85 $ - 863795): approche juvénile, fraîche et croquante d'un fruité qui, dans cette cuvée, définit déjà le style de la maison, à savoir présence, sensualité et harmonie. Et digeste avec ça! ***, 1. ©

- Crozes-Hermitage Cuvée Louis Belle 2006 (27,95 $ - 917484): exposition sud-sud-ouest, vieilles vignes et boisé intégré nuancent ici un vin plus consistant, plus charnu, d'une fraîcheur et d'une lisibilité exemplaires. ***1/2, 2, ©. La version en blanc, millésime 2008, est exactement le type de blanc de cette appellation qui nous manque au Québec! Fruité éclatant et bouche séduisante, soyeuse et soutenue, d'un galbe parfait. ***, 1.

- Hermitage 2006 (70,75 $ - 11154814): ce lieu-dit «Les Murets» habille sobrement de son fruit cette cuvée jamais démonstrative mais confectionnée avec rigueur, classe et une bonne dose de profondeur. Excellent potentiel. ****, 3, ©. La version en blanc, millésime 2007, permet à la marsanne (pour 60 %) cette amplitude lisse et onctueuse, troublée seulement par l'esprit parfumé et vivant de la roussanne. Planant! ****, 3. ©

- Potentiel de vieillissement du vin: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. ©: le vin gagne à séjourner en carafe.

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Les vins de la semaine

La belle affaire

Solaz 2007, Vino de la Tierra de Castilla, Osborne (11,95 $ - 610188)

Derrière sa première apparition sous forme de capsule à vis (bravo!), ce tempranillo (80 %) complété de cabernet sauvignon livre rapidement le morceau, simplement mais avec une énergie et un fruité particulièrement culottés. Corps moyen, équilibre et finale nette. Chorizo? 1.

La belle bouteille

Château Gaillard Vieilles Vignes 2006, Touraine Mesland

(19,70 $ - 10325984)

Ah! C'est du beau et du bon, de celui qui descend bien avec, juste pour chatouiller le boyau du centre, ce fruité bien frais et charnu qui coule comme rivière au printemps. Vin léger de corps, admirable par la pureté de son fruit, tenace. 1.

La primeur en blanc

Chablis La Vigne de la Reine 2008, Château de Maligny

(22,95 $ - 560763)

On sent dans le lieu-dit Vigne de la Reine ce surcroît de maturité qui, dans les millésimes plus ingrats, fait la différence. Cette cuvée réussit le pari de la rondeur, de la suavité fruitée avec ce contrepoint d'acidité qui éveille sur le minéral. Gracieux. 1.

La primeur en rouge

Château Ksara 2007, Réserve du Couvent, Liban (14,75 $ - 443721)

La syrah accompagnée des deux cabernets trace déjà une ligne fine où domine un registre épicé et minéral qui confère une certaine verticalité à l'ensemble, alternant acidité et amertume sur une finale parfumée, très porteuse. À cent lieues des vins fades et commerciaux! 1.

Le vin plaisir

Vigna Solaria Falerio 2008, Villa Angela, Velenosi

(16,45 $ - 11155032)

La maison Velenosi y va une fois de plus avec ce style précis et sans enflure, privilégiant la nature du fruit qu'elle expose sans fard, avec beaucoup de réalisme. Net et vibrant, sapide et de belle densité, ce vin file avec élégance et virtuosité. Top niveau à ce prix! 1.

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Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2010 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $.