L'homme révolté

Il y a ceux qui ne se révoltent jamais et laissent couler la vie, indifférents au sort des humains et parfois même aux injustices dont ils sont eux-mêmes victimes. D'autres vivent des moments de révolte, mais, incapables de lui donner un sens, ils ne peuvent traduire leur révolte en actions ou en lignes de conduite.

Et puis il existe de rares personnes qu'on dirait nées avec un besoin si aigu de justice, d'équité et de bonheur qu'il leur est impossible de ne pas vivre en état de révolte permanente. On pense souvent que ces hommes révoltés vivent tristement, occupés qu'ils sont à sans cesse dénoncer les injustices, et qu'ils ne peuvent jouir des beautés de la vie. On se trompe. L'homme révolté, pour parvenir à l'équilibre sur la corde raide de la critique permanente, doit croire profondément au bonheur et à la beauté des choses. C'est parce qu'il est profondément inspiré par la beauté et le bonheur qu'il en fait sa revendication incessante. Tels étaient Camus, Éluard, Ferré et, pour moi, près de moi, en moi, l'homme dont la rencontre fut la plus déterminante pour le reste de ma vie, Michel Chartrand, notre homme révolté, mon homme révolté.

On écoutait beaucoup Ferré chez Michel, une manière peut-être de dire que de la révolte peuvent naître l'art et la beauté. Autour de la table familiale, on sautait de la littérature à l'actualité, du rire à la colère, des livres de Jacques Ferron à des souvenirs d'altercations avec la police. Dans ces conversations débridées émaillées tant de références à Molière que de blagues sur les «boss» ou de tirades anticapitalistes qui se terminaient invariablement par son rire rugissant, se dégageait une ligne directrice, une constante: on ne peut dénoncer la laideur du monde si on en ignore la beauté sous toutes ses formes. La politique n'est pas une technique, mais une vision globale du monde qui est souvent mieux portée par les poètes que par les politiciens. Je ne le compris que plus tard, mais c'est probablement pour cette raison que j'embrassai la politique tout en continuant d'écrire des poèmes d'amour pour une de ses filles dont j'étais follement amoureux.

C'est Michel, mon premier employeur, qui me mena au NPD. Il faut dire que dans son imprimerie de la rue Saint-François-Xavier, on ne savait pas si on imprimait ou si on faisait de la politique. De ce capharnaüm sortaient publications syndicales, brochures du NPD, pamphlets du Mouvement contre le nucléaire, conventions collectives et autres feuillets de groupes engagés dans la réforme de la société. Les presses fonctionnaient beaucoup plus efficacement que le service de perception des factures en souffrance.

Je n'avais pas encore vingt ans, comme dit la chanson, et pour moi, la révolte, l'indignation, la dénonciation me semblaient naître d'une sorte de sensibilité épidermique, d'une vague empathie pour les démunis, et non pas d'une lecture systématique de l'organisation sociale et d'une étude persévérante de son fonctionnement. Je croyais que le sentiment de révolte, sentiment qui conduisait à la dénonciation, suffirait à changer le monde. Au contact de Michel, puis des leaders du NPD, je découvris que la révolte qui veut construire est une étude permanente qui exige réflexion et propositions.

On ne retient souvent de Michel que ses coups de gueule, ses excès de langage, ses raccourcis explosifs, sa faconde. Ce qu'on ne comprend pas, c'est que contrairement à ce que nous expliquent les politiciens d'aujourd'hui, plus on connaît les dossiers, plus on est en «crisse» et en «tabarnac». Plus on maîtrise l'analyse, plus on découvre que les solutions justes et équitables sont politiquement simples. Michel connaissait ses dossiers et ses colères simples étaient le fruit d'une profonde réflexion. Je ne sais pas s'il connaissait la phrase de l'écrivain Roger Vailland, selon qui «seuls les salauds nous disent que la politique est complexe», mais je crois qu'il était de cet avis.

Quand il fonde en 1983 la Fondation pour l'aide aux travailleuses et travailleurs accidentés, certains secteurs de l'économie, en particulier la construction, sont de véritables cimetières pour les travailleurs. Le diagnostic politique est simple: constructeurs véreux qui rognent sur les coûts, laxisme et corruption des inspecteurs, négligence des institutions de régie. Mais il faut monter des dossiers étoffés et blindés. Avec son ami Roch Banville, médecin engagé, il y consacrera des milliers d'heures de cistercien (ce qu'il serait peut-être devenu s'il n'avait pas eu à prononcer le voeu de silence).

Auprès de Michel, j'ai aussi découvert les limites de l'action syndicale, qui, si elle veut concrétiser ses valeurs, doit déboucher sur l'action sociale et l'action politique. Mais surtout, j'ai appris que la révolte n'est qu'un feu de paille au pire, un feu d'artifice au mieux, si elle n'est pas le fruit d'une lecture du monde nourrie par des valeurs fondamentales. Mauvais catholique mais chrétien exemplaire et convaincu, Michel incarnait ces valeurs: la générosité, la recherche de la justice, le partage, la solidarité humaine et, surtout, l'obligation sacrée de ne pas pratiquer l'indifférence et de travailler sans cesse à la possibilité du bonheur et de la beauté. C'est un lourd héritage que tu me laisses, Michel.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

13 commentaires
  • André Loiseau - Inscrit 17 avril 2010 00 h 33

    Souhait

    Qu'enfin naissent d'autres géants par milliers pour que les rats retournent à leur trou de millionnaires.

  • Mohamed Lotfi - Inscrit 17 avril 2010 00 h 55

    4 heures avec Michel Chartrand chez les Souverains

    La dernière fois que j'ai rencontré Michel Chartrand, ça remonte au 10 mai 2001. C'était un jeudi. Il était venu rencontrer pour la troisième fois les Souverains anonymes, détenus de la prison de Bordeaux. Il avait 84 ans. Une rencontre magistrale, mémorable, drôle, poétique, instructif et historique..

    En hommage et à ce grand homme,
    voici 4 heures de deux émissions réalisées en 1991 et 2001.

    Cliquez et écoutez:
    http://www.souverains.qc.ca/archartrand.html

    Extraits:

    Salut Michel, l'histoire du Québec retiendra de toi un homme de parole..
    C'est avec la parole que tu as mené des luttes
    pour défendre toutes sortes de causes.
    Mais dans ta parole, il y a une force qui ne laisse personne indifférent.
    Mohamed nous a fait écouter des extraits de ta dernière rencontre
    avec les Souverains il y a 9 ans..
    Nous avons été captivés et fascinés par votre façon de parler.
    Dire les choses sans passer par 4 chemins.
    Par votre sens de l'humour et par votre indignation devant les injustices..

    Vous savez Monsieur Chartrand, il y a parmi nous des jeunes
    qui n'ont jamais entendu parler de toi.
    J'aimerai que tu leur expliques ta vision de la justice
    et aussi de ton projet de revenue de citoyenneté garantie.

    Michel Chartrand tu es la preuve vivante que la parole peut changer le monde..
    le monde a changé beaucoup et tu a contribué à ce changement.
    Mais au Québec, on a l'impression que les gens ont peur de parler haut.
    Tout le monde ne fait pas de sa parole une arme d'indignation.
    Faut-il donner des cours de l'indignation au Québec..?

    Mohamed Lotfi

  • Christian Montmarquette - Abonné 17 avril 2010 02 h 35

    «Hommage à Michel Chartrand par Amir Khadir»

    «Michel Chartrand, père de la nation et gardien de nos valeurs»

    Jamais je n’aurai vu un homme aussi fort de toute ma vie !

    Il fallait l’entendre en assemblée ou lors de ses allocutions !

    J’estime avoir eu l’honneur et la chance de recevoir mon mandat et ma mission politique de ce véritable titan en 1998, devant une salle chauffée à bloc de plus de 750 personnes, à l’auditorium de l’école Gérard Fillion de Longueuil, lors d’une de ses conférences sur le revenu de citoyenneté qui lui tenait tant à coeur.

    Faut-il que nos gouvernements et nos politiciens soient assez irresponsables et immoraux pour laisser crever dans la misère leurs propres concitoyens à 575 $ par mois dans un pays aussi riche que le Québec !

    Je suis de sa révolte et de sa colère !

    Honte à nous de ne pas l’être tous !

    Vous trouverez au lien ci-dessous, l'hommage à Michel Chartrand d'Amir Khadir à l'Assemblée nationale :

    «Hommage à Michel Chartrand par Amir Khadir» :

    http://www.youtube.com/watch?v=JZMowid86TQ

  • Nasboum - Abonné 17 avril 2010 05 h 43

    conclusion

    J'aime votre texte mais pourquoi le finir avec un 'tu me laisses'. J'aurais préféré 'tu nous laisses', n'est-ce pas?

  • Denis Miron - Inscrit 17 avril 2010 07 h 59

    Merci Michel Chartrand

    Il avait ce don de la Sainte Colère, sainte car essentiellement altruiste, et il l’exprimait dans un language sacré. Les marchands du temple auraient bien aimé lui faire fermer la trappe, mais il en avait connu une à Oka, et le silence résonnait comme un vide de sens dans sa conscience aigue de l’injustice sociale érigée en système où l’hypocrisie fait loi de connivence avec les disciples de la loi du marché.
    Cet homme est un monument. Sa voix traverse une période cruciale de notre histoire.
    Il n’a jamais cessé d’être un passeur de feu et ce n’est pas la mort qui l’arrêtera si nous le maintenons vivant dans notre mémoire. Il est au centre et au front de tous les combats pour la justice sociale au Québec et cela représente beaucoup de monde. Son corps n’est plus mais son esprit lumineux demeure bien vivant pour nous éclairer dans la période sombre pour la démocratie que nous traversons présentement avec les gouvernements en place.
    Nous aurons encore à sortir dans la rue pour exprimer notre Saint Dégoût de la pourriture qui s’est emparée hypocritement du volant de l’État et imaginons en chacun de nous une petite flamme de Michel Chartrand pour dénoncer cette gouvernance en collusivité corrompue payé à commission (75,000$) au service du privé de sens moral et de justice sociale et qui vend le bien commun à des capitaux étrangers aux droits humains pour engraisser les contributeurs du parti libéral en appauvrissant le peuple.
    Avec la colère qui gronde partout dans les rues, Chartrand est parti se reposer un petit peu pour nous revenir en pleine forme le 1er mai, à la puissance mille. Sa révolte n’aura pas servi à rien… Pour un homme qui s’est entièrement donné à la cause des travailleurs et des sans voix, je trouve qu’il a bien choisi l’instant de son départ…