Le bon vieux temps

La mémoire est une faculté qui oublie, dit-on. C'est peut-être la raison pour laquelle Robert Bourassa est de loin le plus apprécié des cinq premiers ministres qui ont présidé aux destinées du Québec depuis 25 ans, selon le sondage Léger Marketing-Le Devoir effectué à l'occasion du septième anniversaire de l'élection du 14 avril 2003. Et Jean Charest, le plus mal aimé du groupe.

Si le nom de René Lévesque avait été ajouté au questionnaire, M. Bourassa serait sans doute passé au deuxième rang, mais il demeure que la Crise d'octobre, la loi 22 ou encore l'affaire Paragon, qui avait précipité la chute du premier régime Bourassa, ne sont plus que de lointains souvenirs, tandis que le nom de Jean Charest est indissociable d'une série bien contemporaine d'allégations et de violations évidentes des plus élémentaires règles d'éthique qui donnent de plus en plus l'impression d'une corruption généralisée.

Le sondage a été effectué entre le 5 et le 8 avril, donc après le budget Bachand, mais avant que l'ancien ministre de la Justice Marc Bellemare lâche sa «bombe». Déjà, 70 % des Québécois jugeaient sévèrement le bilan des sept années de pouvoir de M. Charest. Un coup de sonde donné cette semaine aurait sans doute donné des résultats encore plus négatifs.

Le Bourassa deuxième manière, plus expérimenté, luttant courageusement contre la maladie, avait fait oublier en grande partie celui des années 1970. Au contraire, après le personnage plutôt sympathique du temps de la «cohabitation», les Québécois ont découvert depuis les élections de décembre 2008 un Charest encore plus détestable que celui du premier mandat.

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Il est significatif que 42 % des personnes interrogées aient été incapables de nommer les dossiers dans lesquels il a le mieux performé. En revanche, les deux domaines sur la base desquels il souhaitait lui-même être évalué — la santé et la saine gestion des finances publiques — sont précisément ceux sur lesquels le jugement de la population est le plus sévère.

Les Québécois ne sont pourtant pas si exigeants qu'on le dit pour leurs premiers ministres. Que Lucien Bouchard ait littéralement dévasté le réseau de la santé par des mises à la retraite irresponsables n'a rien enlevé au respect et même à l'affection qu'une bonne partie de la population éprouve toujours pour lui.

Malgré l'immense admiration que les souverainistes vouent encore à Jacques Parizeau, on ne peut pas dire que ses quinze mois au bunker ont laissé beaucoup de traces, si ce n'est la brisure d'un grand rêve pour les uns et le souvenir d'une immense frousse pour les autres. Il demeure pourtant deux fois plus populaire que M. Charest.

Peu importe, même si le PLQ traverse présentement sa période la plus difficile depuis la victoire d'avril 2003, on n'entendra aucune critique à l'endroit du premier ministre au conseil général qui se tient en fin de semaine à Saint-Hyacinthe. M. Charest sera ovationné comme si de rien n'était.

Hier soir, plusieurs ont quand même dû avoir un pincement nostalgique en commémorant le 40e anniversaire de la première élection de Robert Bourassa. Ah, c'était le bon vieux temps! Bien entendu, les militants libéraux vont toujours préférer un des leurs à n'importe quel péquiste. Sur l'échelle de leur estime, M. Charest vient cependant très loin derrière le père de la Baie-James.

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On dira que les résultats du sondage de Léger Marketing ont été pollués par les événements des derniers mois qui empêchent d'évaluer objectivement l'ensemble de son bilan. Malheureusement pour lui, il ne risque pas d'y avoir une phase 2.

Même s'il reste encore trois ans avant les prochaines élections, certains au PLQ ne cachent pas leur inquiétude. Depuis l'automne, plus précisément depuis le départ de son ancien chef de cabinet, Dan Gagnier, M. Charest a perdu le contrôle du programme politique et ne semble pas être en mesure de le reprendre. Personne ne s'attend à ce que la commission Bastarache mette un terme au débat sur la corruption. Robert Bourassa n'aurait pas laissé la situation se détériorer à ce point, chuchote-t-on.

Un premier ministre a droit à des égards, mais si M. Charest n'arrive pas à redresser la situation d'ici l'automne, on pourrait commencer à lui faire discrètement sentir qu'il arrive au terme de sa vie utile au PLQ et qu'il serait temps pour lui de penser à son avenir.

S'il y a une chose qu'on reproche à M. Bourassa, c'est d'avoir trop attendu avant d'annoncer son départ en 1993. Daniel Johnson n'avait pas eu suffisamment de temps pour s'installer avant de se retrouver dans l'obligation de déclencher des élections.

C'est bien beau de vouloir changer de chef. Encore faut-il avoir une solution de rechange. M. Johnson était clairement le dauphin de M. Bourassa. Depuis le départ de Philippe Couillard, personne au Conseil des ministres n'a démontré l'étoffe d'un chef. Le nom de Jacques Ménard circule beaucoup, mais la banque et la politique sont deux univers à des années-lumière de distance.

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