Perspectives - Juste des types en complets

Une commission du Congrès américain a commencé à interroger les principaux acteurs du secteur financier pour élucider les causes de la pire crise depuis la Grande Dépression. Tous se sont dépeints jusqu'à présent comme les pauvres victimes de phénomènes qui les dépassaient, y compris celui que l'on croyait tellement omniscient qu'on le surnommait «le maestro».

La Commission d'enquête sur la crise financière du Congrès américain a tenu ses trois premiers jours d'auditions la semaine dernière à Washington. Les 10 membres de la commission bipartisane doivent se pencher sur plus d'une vingtaine de facettes du problème, depuis les salaires des patrons jusqu'à la politique fiscale. Étrangement, leur rapport n'est pas attendu avant le 15 décembre, soit normalement bien après la fin des tractations — déjà avancées — sur la réforme des règles du secteur financier.

La Commission avait décidé de se lancer tout de suite dans le vif du sujet en abordant d'entrée de jeu la question de l'effondrement en cascade du marché immobilier américain, des fameuses hypothèques à risque, des papiers commerciaux et de Wall Street. En vedette, de très grosses pointures, comme les dirigeants de la banque Citigroup et de l'organisme de refinancement hypothécaire, Fannie May, mais surtout «le maestro» en personne — aussi appelé, plus modestement, «l'oracle» — l'ex-président de la Réserve fédérale américaine, Alan Greenspan.

La question était assez simple: Comment avez-vous permis un tel gâchis? La réponse l'a été tout autant: C'est la faute des autres et d'un enchaînement d'événements tout aussi imprévisible que catastrophique.

Ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton, et déjà présenté, à ce titre, comme l'un des hom-mes qui allaient «sauver le monde» par le magazine Time, Robert Rubin a tenu à préciser qu'il n'agissait qu'à titre de modeste conseiller auprès de Citigroup lorsque la banque n'avait rien de mieux à faire que d'accorder des prêts hypothécaires à n'importe qui et à les refiler ensuite aux investisseurs, délicatement emballés dans des papiers commerciaux. Comme il se doit, il n'a pas manqué d'exprimer ses regrets devant la tournure des événements, ajoutant, tout de suite après, que s'il était coupable de quelque chose, c'était «de ne pas avoir su prévoir ce qui était imprévisible».

«C'est la faute de notre modèle d'affaires», s'est défendu pour sa part l'ancien chef de Fannie Mae, Daniel Mudd. Notre double mandat d'encourager l'accès à la propriété et de maximiser le rendement des actionnaires ne laissait pas d'autre choix que de contribuer à gonfler la bulle immobilière en attendant qu'elle éclate, a-t-il dit de ce drôle de pendant américain à la Société canadienne d'hypothèques et de logement (SCHL), inscrit en Bourse jusqu'à ce que le gouvernement le ramasse dans le caniveau.

L'audition de toutes ces vedettes multimillionnaires de la haute finance jouant les victimes et plaidant l'ignorance est rapidement tombée sur les nerfs des membres de la Commission. «On vous paye pour quoi si ce n'est pour avoir des intuitions, une compréhension, des connaissances sur toutes ces choses?», s'est exclamé son vice-président, Bill Thomas, à l'adresse d'un banquier qui a eu droit à un petit cadeau de 42 millions lorsqu'il a cédé la barre de son entreprise en déroute.

Fondu au noir sur le maestro

Aucune de ces métamorphoses, d'anciens grands maîtres du jeu à victimes impuissantes, n'était plus frappante et improbable que celle de l'ex-président de la Fed, Alan Greenspan.

Fidèle à ses habitudes, l'homme de 84 ans a commencé par une déclaration claire et systématique dans laquelle il faisait porter la responsabilité de la crise à l'épargne chinoise, au manque de jugement des acteurs financiers, à la fixation du gouvernement de permettre à chaque Américain d'acheter sa maison et à bien d'autres facteurs indépendants de sa volonté encore. L'une des commissaires devant lui était une femme qu'il avait plusieurs fois mise en boîte à l'époque où il était l'un des maîtres à penser de la déréglementation financière et où elle était une patronne d'agence de surveillance très inquiète des éventuelles dérives des produits dérivés.

Pourquoi avoir gardé le taux directeur de la Fed si bas pendant si longtemps dans les années 2000? lui a-t-on demandé. On était soumis à des pressions politiques et baisser les taux n'aurait rien changé de toute façon, a-t-il répondu. Pourquoi ne pas avoir resserré les contrôles? Je n'en avais pas le pouvoir, je n'étais qu'un serviteur de l'État. Pourquoi ne pas avoir tiré la sonnette d'alarme? On ne m'aurait pas écouté.

L'homme semblait avoir complètement perdu l'aura qui l'entourait depuis des années. «Il n'est plus qu'un type en complet-veston», a noté ce jour-là un analyste réputé cité par le Globe and Mail.

Son témoignage s'est terminé abruptement quand une panne d'électricité a plongé la salle dans le noir. Les commissaires et leur témoin ont bien essayé, après qu'on eut ouvert des fenêtres, de faire l'impasse sur l'absence de micros en se criant leurs questions et leurs réponses, mais on a rapidement convenu qu'il valait mieux terminer cela par des échanges de courriels. L'ancien maestro a profité de la pénombre pour ramasser ses affaires et s'éclipser discrètement.

À voir en vidéo

1 commentaire
  • Marie-Josee Marcoux - Abonnée 12 avril 2010 08 h 22

    Belle innocence

    C'est à ces innocents "modestes conseillers" qu'on paie des primes titanesques? Disons adieu à nos fonds de pension, ils disparaîtront dans leurs poches pendant que les pauvres et les malades écopent des taxes et des tarifs pour permettre aux entreprises de s'en sortir sans débourser pour soi-disant créer de la richesse.