Triste cinquantenaire

La «chose» surplombe le quartier pauvre de Ouakam, à Dakar, et fait face à l'Atlantique. Les pêcheurs du quartier regardent tristement la «chose» quand ils rentrent avec le fruit de leur maigre pêche, qui leur rapporte environ trois dollars chaque jour. Ils savent que la «chose» a coûté 35 millions à l'État sénégalais, qu'elle a été érigée sur des terrains cédés par l'État et que le propriétaire est le président du pays, le vieux et mégalomane Abdalouye Wade, qui s'en dit aussi le concepteur.

La «chose», c'est le Monument de la renaissance africaine, un ensemble de trois personnages dans le plus pur style stalinien, qui fut inauguré samedi dernier pour célébrer le cinquantième anniversaire de l'indépendance sénégalaise. Un homme au muscle puissant porte un enfant sur un avant-bras et, de l'autre main, il entraîne sa femme vers ce qui semble un avenir radieux. Le monument, plus haut que la statue de la Liberté et doté d'un ascenseur intérieur, devrait, selon Wade, attirer des millions de touristes. Pour le moment, l'avenir n'est pas radieux, ni pour Ouakam, ni pour le reste du pays, un des pays d'Afrique qui poussent le plus de jeunes désespérés vers la périlleuse aventure de l'émigration clandestine vers l'Europe.

Cette année, outre le Sénégal, seize autres pays célébreront en grande pompe leur accession à l'indépendance. Triste cinquantenaire. Ces pays sont le Cameroun, le Togo, Madagascar, la République démocratique du Congo, la Somalie, le Bénin, le Niger, le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire, le Tchad, la République centrafricaine, le Congo, le Gabon, le Mali, le Nigeria et la Mauritanie. Qu'ils soient grands propriétaires de richesses naturelles, comme le Nigeria, la RDC ou le Gabon, grands producteurs agricoles, comme le Sénégal et la Côte d'Ivoire, qu'ils soient démocratiques ou gouvernés par des satrapes militaires ou des dictatures héréditaires, il n'est pas aisé de trouver parmi ces pays un seul qui serait justifié de célébrer la «réussite» de son indépendance. Il y a peut-être lieu pour les dirigeants de célébrer, mais pas pour les populations, qui dans presque tous les cas se retrouvent, en particulier sur le plan de la survie quotidienne, plus mal en point qu'en 1960, cette année de tous les espoirs. Le chanteur malien Tiken Jah Fakoli résumait succinctement le sentiment général en déclarant: «C'est une honte d'organiser de telles célébrations.»

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L'érection de ce monstre sculptural à Dakar symbolise parfaitement un des premiers maux des indépendances africaines: la volonté des dirigeants de paraître aussi occidentaux que les colonisateurs, puis la tentative permanente de pérenniser leur pouvoir ou de le transmettre à leurs enfants. Le Sénégal, pourtant un des pays les plus démocratiques de l'Afrique, voit le vieux Wade tenter de se présenter pour un troisième mandat ou de le transmettre à son fils Karim. Ayant promis, pour se faire élire, de redonner sa place à l'agriculture, l'opposant progressiste s'est transformé en dirigeant obsédé par son rôle historique. Ce pays aux terres fertiles a connu en 2008 et 2009 les pires «émeutes de la faim» du continent.

Il n'y a rien à commémorer en cette année, pense aussi l'historien et politologue camerounais Achille Mbembé, un des intellectuels les plus respectés de l'Afrique noire. Dans un texte percutant et lumineux publié par Le Messager de Douala, il énumère cinq «tendances lourdes» qui plombent l'avenir de l'Afrique où, dit-on, «l'on vit de facto sous le joug de chefferies masquées».

Il déplore l'absence d'une pensée démocratique qui proposerait «une alternative au modèle prédateur en vigueur à peu près partout».

Il souligne l'absence de toute forme de «révolution sociale radicale».

Il constate que le pouvoir africain est de plus en plus sénile, rappelant ainsi le sort de plusieurs royaumes européens au XIXe siècle, qui disparurent victimes de troubles sociaux ou de guerres civiles.

Quatrième tendance lourde, une des plus significatives sur le plan de la conduite de la vie quotidienne, c'est le «désir généralisé de défection et de désertion». Selon Mbembé, des centaines de millions d'Africains souhaitent vivre n'importe où sauf chez eux. C'est probablement le meilleur sondage dont on puisse disposer pour évaluer ce que les citoyens pensent du bilan de ce cinquantenaire.

Et finalement, il insiste sur un phénomène plus récent, une sorte de «gangstérisation» de la vie individuelle et collective, l'émergence d'une violence à la fois individuelle et institutionnelle qui s'inscrit dans une recherche tragique de la survie. Est apparue, écrit-il, «une culture du racket, de l'émeute sanglante et sans lendemain et qui tourne à l'occasion à la guerre de pillage [...] Cette sorte de populisme sanglant est également mobilisée [...] par les forces sociales qui, ayant colonisé l'appareil d'État, en ont fait l'instrument de leur enrichissement personnel ou, simplement, une source d'accaparements en tout genre».

En ce triste cinquantenaire où rien n'est à commémorer, il faudrait peut-être prendre le temps de souligner et de célébrer la part de plus en plus importante que prend la femme africaine dans la prise en main de la vie quotidienne des communautés et son rôle de plus en plus déterminant dans l'émergence d'une économie locale et sociale. De plus en plus, en Afrique, le vers de Louis Aragon prend tout son sens: «La femme est l'avenir de l'homme.»

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