Poursuivi pour ses tours... mortelles!

À l’échelle nord-américaine, on estime que plus d’un milliard d’oiseaux sont tués chaque année lorsqu’ils entrent en collision avec un édifice. Les plus dangereux semblent ces édifices de verre qui réfléchissent le ciel, les nuages et les arbres.
Photo: Agence France-Presse (photo) Emmanuel Dunand À l’échelle nord-américaine, on estime que plus d’un milliard d’oiseaux sont tués chaque année lorsqu’ils entrent en collision avec un édifice. Les plus dangereux semblent ces édifices de verre qui réfléchissent le ciel, les nuages et les arbres.

Une société commerciale du quartier torontois de Scarborough vient d'être la cible d'une poursuite intentée par les groupes environnementaux Ecojustice et Ontario Nature. On lui reproche d'être responsable de la mort par collision de milliers d'oiseaux migrateurs en 2008 et 2009 à cause des lumières et des réflexions de leurs édifices en hauteur, le complexe de la place Menkes Consilium.

La poursuite se base sur les preuves accumulées depuis des années par le FLAP, soit le Fatal Light Awareness Program. Ce groupe de bénévoles a dénombré plus de 7000 oiseaux morts aux pieds des trois «tours» du Menkes Consilium au cours de la dernière décennie. Et c'est sans compter les petits migrateurs que les goélands s'empressent de gober aux premières lueurs de l'aurore.

À l'échelle nord-américaine, on estime que plus d'un milliard d'oiseaux sont tués chaque année lorsqu'ils entrent en collision avec un édifice. Les plus dangereux semblent ces édifices de verre qui réfléchissent le ciel, les nuages et les arbres, donnant l'impression aux oiseaux qu'il s'agit d'un passage sécuritaire. De plus, plusieurs édifices éclairés la nuit semblent attirer les migrateurs, plus à Toronto cependant qu'à Montréal, un mystère qui suscite bien des hypothèses, mais pas encore de certitudes. Certains chercheurs d'ici pensent que la présence du mont Royal à proximité du centre-ville offrirait des abris que préféreraient les oiseaux aux lumières du centre-ville.

La poursuite intentée contre le groupe Menkes est basée sur le chapitre 14 de la loi ontarienne sur l'environnement qui institue un devoir de prévention.

«Non seulement est-il possible de prévenir ces mortalités d'oiseaux, explique Albert Koehl d'Ecojustice, mais il existe des méthodes efficaces pour rendre les édifices moins mortels pour les oiseaux. Si on gagne cette poursuite, cela enverra un message important à tous les propriétaires, surtout aux propriétaires d'édifices en hauteur du centre-ville, pour qu'ils adoptent des mesures de protection.»

La Ville de Toronto et le FLAP évaluent à près d'un million le nombre des collisions mortelles d'oiseaux migrateurs avec des édifices en hauteur dans cette région urbaine. L'importance du phénomène résiderait dans le fait que Toronto se situe sur la route migratoire de plusieurs espèces.

Les morts d'oiseaux constituent un phénomène où on perd facilement de vue les proportions. À preuve, le débat que soulève au Québec le danger que représenteraient les éoliennes pour les migrateurs. En Allemagne, où les morts d'oiseaux sont à déclaration obligatoire, on a recensé en 2003 environ 20 morts d'oiseaux attribuables aux 50 000 éoliennes du pays. Aux États-Unis, on évalue à autour de 30 000 ces morts annuelles, mais elles sont attribuables principalement aux «bird choppers», c'est-à-dire aux moulinettes qu'étaient les premières éoliennes, plus petites mais aux pales beaucoup plus rapides que les nouvelles. Au Québec, on n'a pas de chiffres validés sur la question.

Dans une poursuite intentée en 2004 contre le gouvernement fédéral des États-Unis, le Forest Conservation Council évaluait à 5 millions par an les morts attribuables aux tours de communications, qui se multiplient à un rythme effarent. L'association étatsunienne des télécoms a répliqué par une autre étude qui établissait — quel flou! — à entre 8 et 200 millions le nombre d'oiseaux tués chaque année dans le seul État du Wisconsin par les chats domestiques! À la même époque, une compilation faite par Business Week des études réalisées sur la question évaluait à 174 millions par année les morts d'oiseaux sur les seules lignes à haute tension, dont rien ne signale la présence aux migrateurs la nuit. On évalue dans d'autres études à entre 60 et 80 millions les collisions fatales avec les voitures.

Comme quoi, quand on évalue les impacts d'un phénomène environnemental, vaux mieux le regarder le problème à vol d'oiseau que le nez sur un édifice...

Aider les migrateurs

Selon l'American Bird Conservancy (ABC), chacun peut aider à sa façon les migrateurs à se réinstaller sécuritairement dans notre environnement si on suit les conseils suivants. D'abord, garder le chat domestique à l'intérieur au printemps s'il n'est pas dégriffé, car c'est un puissant prédateur qui chasse plus pour le plaisir que pour se nourrir. Deuxièmement, placer des obstacles visuels, comme des filets ou des rideaux, derrière les grandes fenêtres pour que les oiseaux n'y voient pas une voie vers les arbres qui s'y réfléchissent. On peut aussi attendre à l'été pour les laver... Troisième conseil: éliminer les pesticides du parterre, car les oiseaux risquent de consommer des insectes contaminés. Et plantez dans votre environnement des plantes utiles, quelques cabanes adaptées à votre faune ailée et des mangeoires propres, ce qui vous assurera de leurs chants tout l'été.

Esturgeons: Un lecteur, Jonathan Leclair, du Comité forêt de la communauté autochtone Anicinape de Kitcisakik, ne pense pas que les populations d'esturgeons soient stables, même globalement. Les esturgeons de l'Outaouais supérieur, nous écrit-il, sont en déclin sérieux, comme l'indiquent les relevés sur la taille en constante diminution de ces poissons. Les stocks de l'Abitibi-Témiscamingue auraient aussi chuté radicalement en raison des pêches intensives du siècle dernier et d'autres facteurs comme les barrages, les routes et la pollution. Mais la surpêche et le braconnage, notamment par une minorité d'individus de «certaines communautés algonquines» alléchées par le marché parallèle du caviar, dit-il, seraient maintenant principalement responsables du non-rétablissement de l'espèce dans cette région. À son avis, Québec devrait appliquer les lois avec plus de rigueur et à tout le monde, tout en envisageant sérieusement de mettre fin aux pêcheries commerciales.

Lecture: Développement durable et responsabilité sociale, sous la direction de Corinne Gendron, Jean-Guy Vaillancourt et René Audet, Presses internationales Polytechnique, 270 pages. Comment le marché, basé sur le productivisme et la consommation, peut-il contribuer à la protection viable de l'environnement? Leurre politique ou percée réaliste d'un nouveau paradigme? Quatorze études multidisciplinaires s'attaquent à ces enjeux dans un livre quelque peu technique, mais qui a le mérite de les aborder avec précision.

Note: Un correctif a été apporté à la version web de cette chronique le 9 avril, concernant l'auteur de la lettre portant sur les populations d'esturgeons.

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