Le merveilleux monde des livres

Le monde, paraît-il, est en train de rétrécir grâce à Internet. En même temps, l'esprit humain et la connaissance s'accroissent, prétendument, à travers la Toile électronique, dont les grands moteurs de recherche comme Google. D'après les internautes, nous aurons bientôt toute la sagesse au bout du doigt, libérés des confins poussiéreux de l'imprimerie et des reliures des livres traditionnels.

Alors pourquoi, l'autre soir, me suis-je senti tellement ému lorsque je me suis trouvé devant un véritable mur de livres dans un loft dans le quartier Soho à Manhattan? Il est de plus en plus rare d'avoir une telle vision en Amérique: de très longues étagères débordant de volumes avec une échelle roulante attachée pour permettre l'accès aux niveaux supérieurs. Bref, tout ce qu'il vous faut pour vous instruire, car, comme me l'a une fois expliqué le sénateur George McGovern, chaque bibliothèque est en soi une petite école, selon le gré et les préjugés de son propriétaire. Sans même y avoir fouillé, on apprend tout simplement en parcourant la sélection et l'organisation des livres, puisque l'intelligence et le savoir du bibliothécaire enrichissent la collection au-delà des textes.

Forcément, le bibliothécaire qui était mon hôte, l'ancien rédacteur en chef de Time. Jason McManus, ne possédait pas l'école idéale et complète dans son choix de livres; une telle chose n'existe pas en dehors de la philosophie de Platon. Mais McManus m'a quand même instruit, car, en visant quelques romans de l'excellent Robert Harris, j'ai remarqué des livres d'auteurs dont j'ignorais l'identité. Pardi! Si McManus a le bon goût d'apprécier Robert Harris, peut-être que les ouvrages placés à côté méritent également d'être lus. Voilà ce que j'appelle une éducation continuelle qui peut durer toute une vie. Est-ce que Google et Amazon peuvent offrir un service pareil, une intelligence aussi valable, une éducation aussi subtile? J'en doute.

Bien sûr, dans l'enfance il faut commencer par écouter et par suivre les diktats des profs. Mais, dans une bonne école primaire, on commence tôt à orienter les jeunes élèves vers les rangées de livres et à les encourager à choisir de façon plus ou moins aléatoire, même si c'est dans un but didactique. Imaginez si l'on donnait aux enfants de sept ans un ordinateur et qu'on leur disait de chercher une bonne lecture avec de jolies images. Ça serait comme les mettre dans un tunnel éclairé de lumières électriques et leur demander de regarder le ciel et le beau paysage en passant.

Sans trop exagérer, ce n'est pas si différent chez les adultes. Si l'on présume que l'éducation n'est jamais terminée, la poursuite du savoir grâce à Google, censé être illimité et complet, est un leurre. Je reconnais que si vous cherchez un fait ou un commentaire concernant un sujet auquel vous vous êtes déjà intéressé, cela pourrait vous être très utile. Cependant, en vous acheminant vers ce but très ciblé, vous n'allez guère remarquer l'environnement, car Google n'offre pas de vraie vision périphérique. Un «lien» informatique n'est pas une association psychologique, ni un risque intellectuel. Pour progresser vers une certaine sagesse, il faut carrément se confronter à des idées jusque-là inconnues et prendre le risque de s'ouvrir aux pensées de leurs auteurs.

Quant à ma propre méthode pour avancer mon éducation, je ne peux que décrire un parcours personnel. Il y a cinq ans, j'ai été étonné d'apprendre dans un article du Financial Times que la Hollande fut, parmi les pays occupés par les Allemands en Europe occidentale, le premier en pourcentage de la population juive tué, et pour le nombre total de pertes de vie, soit 72,7 % et 102 000. Dans ce pays réputé pour ses moeurs libérales, havre de tolérance, cachette pendant plus de deux ans de l'icône juive Anne Frank, j'imaginais que les Néerlandais, contrairement aux Français, auraient agi plutôt comme les Danois, qui ont sauvé leur population juive presque entièrement. Notez bien que j'ai trouvé ce chiffre, comme ça, dans un journal papier où je lisais d'autres articles contigus de celui qui a renversé mes idées préconçues.

Dernièrement, j'étais assis dans la bibliothèque d'une amie qui m'a recommandé un ouvrage de Romain Gary, grand écrivain et patriote français que je connaissais seulement par une éloquente citation remarquée dans l'édition papier du Monde. Ma rencontre avec Gary soulève des questions sur le traitement ambivalent des juifs venant de l'étranger en France avant la guerre. À l'époque, qu'est-ce que c'était d'être «français»? Et voilà que, l'automne dernier, Nicolas Sarkozy provoque une nouvelle controverse au sujet de l'identité nationale. Dans une entrevue au Monde, Olivier Todd se moque de la sélection d'Albert Camus par Sarkozy pour entrer au Panthéon. En fait, ce qui m'intéresse dans ce papier, ce n'est pas son propos sur Sarkozy, mais le fait d'apprendre que Todd, qui est le biographe de référence de Camus, a une prédilection particulière pour La Chute qui est son ouvrage préféré de cet auteur.

Donc je me mets à lire ce roman philosophique situé à Amsterdam. Et voilà, fin mars, je vais partir en vacances à Amsterdam avec ma famille pour visiter la cachette d'Anne Frank (ma fille lisait son journal). Sans m'y attendre, j'allais directement affronter le paradoxe hollandais en personne. Camus, tout à fait par hasard, vient à mon aide pour tenter une explication: «La Hollande est un songe», raconte son narrateur dans La Chute. «Un songe d'or et de fumée... peuplé de Lohengrin [chevalier mythique rendu célèbre par Wagner] comme ceux-ci, filant rêveusement sur leurs noires bicyclettes à hauts guidons... Avez-vous remarqué que les canaux concentriques ressemblent aux cercles de l'enfer? L'enfer bourgeois, naturellement peuplé de mauvais rêves...»

Pas étonnant que ce narrateur habite un quartier de cauchemar, «le quartier juif, ou ce qui s'appelait ainsi jusqu'au moment où nos frères hitlériens y ont fait de la place. Quel lessivage! Soixante-quinze mille juifs déportés ou assassinés, c'est le nettoyage par le vide». Nettoyage facilité par certains bureaucrates bourgeois, complaisants... et hollandais.

Voilà mon séjour à Amsterdam à la fois assombri et enrichi; tout cela par la lecture «aléatoire ciblée» sur papier. Et si j'avais cliqué sur Google avec les mots «Hollande, juifs, paradoxe»...? Ne perdez pas votre temps. Allez plutôt à la bibliothèque, lisez un journal et scrutez une étagère de livres. Après, envoyez-moi un courriel et voyons ce que l'on peut apprendre ensemble.

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jrm@harpers.org

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John R. MacArthur est éditeur de Harper's Magazine, publié à New York.

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Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.

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