La mort lui va si bien

Hans-Jürgen Greif
Photo: Idra Labrie Hans-Jürgen Greif

Il nous avait étonnés l'an dernier avec un livre rigolo comme tout, Le Chat proverbial. Un recueil de nouvelles sur le motif du chat, décliné de toutes les manières. Hans-Jürgen Greif nous surprend cette fois avec un roman sanglant, intitulé M., où le meurtre est à l'avant-plan.

Décidément, cet auteur de Québec né en Allemagne aime varier les genres et les sujets: il s'était déjà frotté à la peinture à l'époque de la Renaissance dans Le Jugement et à l'art lyrique dans Orfeo, Prix littéraire du Salon international de Québec 2004.

Le plus fascinant, c'est que chaque fois Hans-Jürgen Greif trouve le ton qui convient. Dans M.: le ton du meurtrier. C'est lui qui parle. Au début du roman, du moins. Lui, M., qui confesse son crime.

À qui parle-t-il? On ne le sait pas, on l'apprendra plus tard. Pour l'instant, tout ce qu'on sait, c'est qu'il a tué de trois coups de couteau un homme «vieux et laid», à l'haleine de «bête préhistorique», qu'il considérait comme «un sac de merde». Il l'a poignardé dans le dos.

D'emblée, on a le meurtrier, la victime, les détails du meurtre. Pas de suspens de ce côté-là, donc. On n'est pas dans le polar classique, on s'en doutait, vu la particularité de l'auteur de n'être jamais là où on l'attend.

Ce qui nous manque, c'est le motif du crime. Bon, on comprend bien que la victime faisait horreur à M. On a quelques indications ici et là sur le fait que M. se sentait méprisé par cet homme-là, riche à craquer, rencontré dans un bar. Qu'il se sentait jugé: «Il ne comprenait rien à rien. À ma vie, je veux dire.»

Mais est-ce suffisant pour assassiner quelqu'un? Et qui était ce quelqu'un au juste? Qui est M., pour commencer? C'est là le coeur du récit. Où on avancera à pas de loup.

Mais déjà, de petits détails piquent notre curiosité: on sait qu'il y a une histoire louche d'incendie dans le passé du meurtrier, qu'il a déjà fait de la prison, qu'il devrait prendre des médicaments pour contrôler ses «poussées d'adrénaline» mais qu'il refuse de les avaler pour ne pas être réduit à l'état de «légume». Surtout, on sait qu'il a pris un plaisir sans nom à tuer.

C'est violent, plein de haine, de rage, de folie. Le premier chapitre se termine là-dessus. Tout est maintenant en place. Tous les indices que l'auteur a semés sans en avoir l'air vont maintenant prendre un sens, un à un.

Admirable construction. Avec des sauts dans le temps. Et, au moment où on s'y attend le moins, changement de perspective. On alterne entre la vie de M. juste avant, juste après le meurtre, et son passé, son enfance, son adolescence. On a droit aussi, au passage, à des indications sur la vie de l'homme qu'il a tué.

Deux époques, dans deux univers différents, se chevauchent: l'époque actuelle, celle de M., au début de la vingtaine, et celle de la victime, fin cinquantaine. Jusqu'à ce que les deux se rencontrent, dans le sang.

C'est au compte-gouttes qu'on fait des rapprochements, que le flou se disperse. Et même à la fin, pour tout dire, on ne comprend pas tout. Une part de mystère demeure. Comme s'il fallait laisser une porte ouverte sur l'insondable devant la cruauté, la monstruosité.

Qu'est-ce qui fait que l'on devient un meurtrier? Comment peut-on en arriver à prendre plaisir à tuer? Pourrait-il y avoir des prédispositions particulières, détectables? D'où vient la haine de l'autre, de soi-même? C'est le genre de questions soulevées dans ce roman.

En toile de fond: les mouvements d'extrême droite, le terrorisme. La fascination pour le morbide, le désir de puissance, le besoin de se démarquer. La manipulation des autres, le dédoublement de soi. La perversité, le refoulement, l'isolement. La peur de soi, la crainte d'être qui l'on est devant les autres.

Mais aussi: l'aveuglement de la famille, le laisser-faire des éducateurs, le pouvoir des riches qui se croient au-dessus de la mêlée. Il y a tout cela dans M. Sans compter le questionnement incessant sur l'identité sexuelle qui traverse le roman.

Étrangement, tout cela se tient. Tout cela est porté par une plume alerte, malgré la complexité du propos. Tout cela est cimenté, enfin, par des incursions du côté de Mishima, de Nietzsche, de L'Enfer de Dante et des Mille et une nuits.

On pourra tiquer, au passage, sur certains personnages à la limite de la caricature (le père de M.). On aurait envie, parfois, d'en secouer certains (la petite amie de M.). Mais l'édifice que construit Hans-Jürgen Greif est terrifiant d'efficacité.

***

M.

Hans-Jürgen Greif

L'Instant même

Québec, 2010, 198 pages
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