De vintage à épanouies...

Photo: Agence Reuters Darren Staples

Je compte plusieurs très bonnes amies dites d'un «certain» âge parce qu'il est certain que ça nous arrive aussi un jour. Et je les fréquente depuis longtemps, depuis ce temps où elles avaient mon âge, la splendide quarantaine. Curieusement ou heureusement, elles n'ont jamais eu d'âge, ni de rides, pour moi.

Je les aime pour ce qu'elles sont, point barre, rieuses, frondeuses, malheureuses ou amoureuses. Et je tiens à ces amitiés intergénérationnelles (pouache, le vilain mot!) comme à une madeleine avec le thé, à un verre de Banyuls sur le foie gras, à un frôlement de chat contre le mollet nu, une douceur de l'existence.

Ce sont ces femmes qui me donnent envie de relever le menton et de poursuivre, qui m'encouragent, dédramatisent, ne font pas tout un plat de, m'indiquent le chemin de la sagesse et du détachement. Il y a Michèle (71), Louise (69), Suzanne (68), Micheline (62). Elles sont allumées, ne se prennent pas au sérieux, ont connu la guerre (yes mam), ont fait les 400 coups, ne s'en font plus avec des peccadilles. Elles savent que ça peut toujours être pire et surtout, surtout, elles ne vivent plus dans le regard de l'autre, que ce soit celui d'un homme, des hommes ou de la société.

Mes mentors se sont affranchies même s'il leur manque un utérus ou une paire de seins. Même amputées des symboles de la féminité, elles demeurent féminines jusqu'au bout d'elles-mêmes. Vieilles? Laissez-moi rire. Elles sont plus libres que mes «jeunes» amies de 25 ou 30 ans; les projecteurs ne sont plus braqués sur elles.

«Heureusement qu'à 68 ans, je sais qui je suis et ce que je veux, m'écrit Suzanne. Et surtout, ne venez pas me dire que je ne fais pas mon âge parce que je sais que vous mentez et ça me fatigue. C'est que moi, j'assume ma soixantaine avancée avec mes rides que j'hydrate chaque soir, mes cheveux gris frisant naturellement au vent, avec mes quelques plis en plus sur le ventre, avec mes seins alourdis que je protège en faisant mon jogging et mes fesses un peu plus charnues que j'assois confortablement sur mon scooter. Et si ça ne vous plaît pas, z'avez qu'à regarder ailleurs car le seul regard qui m'importe désormais est le mien! Je n'ai plus rien à prouver aux autres.»

Y a des jours où j'ai hâte d'avoir leur âge. Il faudra que je patiente; je soufflerai 47 bougies la semaine prochaine. Et si ça ne me gêne pas de l'avouer, c'est grâce à elles aussi. Après 45 ans, une femme a intérêt à oublier son âge ou à faire la paix avec son passeport.

De fée à sorcière

Fatalement, je me suis plongée dans le dernier essai de la sexosophe Jocelyne Robert, Les Femmes Vintage, en pensant que c'était écrit pour «elles», mes amies d'un certain âge et autres boomeuses. Pas tout à fait, ce livre s'adresse aussi aux femmes de mon âge, les bientôt fanées, puisque c'est à cette étape charnière qu'on se précipite chez le chirurgien esthétique pour réparer des ans l'irréparable outrage, hésitant entre les injections ou la totale, la préventive ou la charcuterie fine. Les trois quarts des interventions esthétiques sont pratiquées sur des femmes de 50 ans et moins, nous apprend l'American Society for Asthetic Plastic Surgery.

«La quarantaine, c'est la fin du party; la cinquantaine, le bal des hormones, et la soixantaine, t'es li-bé-rée !», me balance Louise (Latraverse) pour m'expliquer ce qui m'attend. J'ai beau la rassurer sur son joli minois et son éclat qui résiste à ce qu'elle surnomme la télé Haute Démolition (HD), elle se moque: «Attends que la face te plisse, Josée Blanchette, tu vas voir que c'est difficile! Tout ça, c'est magnifique quand c'est pas la tienne! Mais c'est un virage à 180 degrés! Une réadaptation.» Pourtant, Louise est une battante, a résisté à l'appel du bistouri en se disant qu'elle récolterait tous les rôles de vieilles au cinéma.

À lire Jocelyne Robert, dont j'ai adoré le réquisitoire, rien dans le proche horizon n'annonce un changement des mentalités envers ces femmes qui ont l'outrecuidance de vieillir et cessent de devenir des objets de consommation, ne sont bonnes qu'au rencart. Au mieux mémés dévoyées, au pire mémés édentées, mais mémés quand même, étiquetées et stigmatisées. On retarde l'échéance comme on le peut.

«La fontaine de Jouvence s'est transformée en geyser de conformité, car ce sont les plus jeunes qui se ruent sur les remodelages esthétiques», écrit la populaire sexologue dont le bouquin était déjà en réimpression la semaine dernière, après deux jours en librairie. «Ce sont les quarantenaires qui se garrochent sous le bistouri. Les quêtes pour rester bandante dans le regard de l'autre s'amplifient avec la ménopause», me confirme Jocelyne au téléphone en parlant des femmes avatars.

«Les filles, dès l'âge de 15 ans, grandissent avec l'impression que le corps est un objet à traficoter. Je ne te ferai pas le coup de la beauté intérieure et, pourtant, on n'est jamais aussi beau que dans le dépassement, dans l'amour. On se sent vivant. La beauté est liée au vivant. Pourquoi c'est laid, des rides? Tout revient à ce paradoxe: on n'a pas le choix de vieillir et on nous empêche de... C'est une double contrainte fondamentale», termine Jocelyne Robert, jeune sexa qui a écrit ce livre pour mieux négocier ce passage rendu d'autant difficile que son amoureux est un quadragénaire...

Encore belle et tais-toi !

On lit Jocelyne Robert, sa saine révolte, et on en prendrait encore. Un mot qu'elle répudie, ce «encore» insidieux: «J'ai retourné 2000 signets imprimés par mon éditeur parce qu'on pouvait y lire: "Elles ont encore soif de volupté!" C'est vicieux; on finit par porter le message qu'on réprouve et qu'on condamne.»

Jocelyne Robert souligne qu'auparavant, les femmes mouraient avant d'être vieilles. Aujourd'hui, on les enterre vivantes... L'espérance de vie, un cadeau empoisonné?

«Cesser de vouloir plaire est le plus beau cadeau du monde, insiste Louise, comédienne et séductrice née. Je suis moins pressée, moins performante, moins énervée et moins belle! On s'en fiche-tu de faire notre âge ou pas? On s'en sort comment? On vit! Si on parle de l'intérieur plutôt que de l'extérieur, beaucoup de choses s'apaisent.»

Je vous l'ai dit, j'ai hâte d'être vintage moi aussi. Et aucun doute là-dessus, je vais y arriver... morte ou vive.

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La solitude est contagieuse

On savait que la gastro et la grippe le sont, de même que l'obésité. Et le suicide avec. Mais j'apprends qu'une étude s'est penchée sur le sentiment de solitude (se sentir seul, ce qui ne veut pas dire «être seul») et qu'il est contagieux lui aussi. L'étude en question a duré 60 ans dans une petite ville du Massachusetts. Selon les résultats, il serait plus facile «d'attraper» la solitude par nos amis que par notre famille et la solitude serait plus contagieuse entre femmes qu'entre hommes, surtout des connaissances vivant à moins de deux kilomètres.

Si votre ami(e) se sent seul(e), vous avez de 40 à 65 % de chances de vous sentir seul(e) aussi. Pour l'ami(e) d'un(e) amie(e), c'est de 15 % à 35 %. Bref, si vos amis sont heureux, vous le serez aussi.

Ça fait réfléchir sur qui on accepte comme amis dans Facebook.

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« On n'aime pas voir des vieux à la télé. Faut pas que ça paraisse. Un vieux a toujours tort d'être vieux. C'est assez dégueulasse, ça. »

- Suzanne Lévesque, Les Francs-tireurs

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« On demande toujours aux femmes si elles sont pour ou contre la chirurgie esthétique [...]. La question n'est pas d'être pour ou contre. La question, préalable et fondamentale, qu'on escamote toujours, c'est: pourquoi? »

- Jocelyne Robert, Les Femmes Vintage

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Aimé: l'entrevue qu'a accordée l'animatrice Suzanne Lévesque aux Francs-tireurs la semaine dernière. La lionne rugit et dénonce l'âgisme à la télé. Première question de Patrick Lagacé: «Quel âge avez-vous?» Une démonstration flagrante de ce que Suzanne Lévesque dénonce. Et je n'ai jamais remarqué qu'on le fasse pour un homme... À voir ici, l'épisode 317: http://les

francstireurs.telequebec.tv.

Visionné: le documentaire Offre-moi ton corps de Renée Claude Riendeau et Bernar Hébert au FIFA. Le film s'intéresse à dix photographes atypiques qui ont tourné leur lentille vers la vérité du corps, obèse ou ridé, voire trépassé. À l'heure du retouché, ces images rassurent. Jocelyne Robert me mentionnait justement qu'il y a une demande de plus en plus forte dans l'industrie de la porno pour de «vrais» corps; un signe d'espoir, selon elle. Offre-moi ton corps sera présenté au Cinéma du parc du 16 au 23 avril, puis à l'antenne d'Artv.

Feuilleté: Le Livre de la femme (Éditions du temps) qui fait suite à son pendant masculin. Que dire sinon qu'on a ici un livre de bonnes manières doublé d'un fourre-tout du b-a-ba de la féminité telle qu'envisagée en Allemagne (traduit en français de France). Un chapitre utile sur la femme et son apparence et le dernier sur la femme et la vieillesse (écrire ses mémoires, nettoyer l'argenterie, faire l'amour, se faire canoniser). On suggère à la lectrice de vieillir comme la Reine Mère: «Vous aussi, vous devriez avoir un petit penchant pour l'excentricité: rouge à lèvres rose, robes de toutes les couleurs, chapeaux originaux? Si ce n'est pas maintenant, quand vous le permettrez-vous?» On y donne même la recette de son élixir de Jouvence, le Royal Dubonnet Cocktail...

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