Le modèle chinois

Abstention massive en France. Impasse législative permanente aux États-Unis — à laquelle Barack Obama aura, peut-être, échappé in extremis cette fois, pour faire passer sa réforme de l'assurance maladie. Désenchantement démocratique colossal en Europe de l'Est, où la lutte pour la liberté paraît, vingt ans plus tard, beaucoup plus belle que la liberté elle-même. Et en Italie, c'est l'appui réitéré du peuple à un clown-politicien nommé Berlusconi...

Qu'est devenue la démocratie dans le monde? Là où on la croyait bien établie, elle se dissout en un rituel de plus en plus vide, entre abstentionnisme et abandon à la «figure forte». Et là où l'on s'en est toujours méfié, les élites autoritaires ricanent et se portent mieux que jamais.

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Plus menace que promesse, la véritable solution de rechange qui se lève à l'horizon du monde, c'est le mélange spécifique d'autoritarisme politique et de libéralisme économique que développe — à la suite, il est vrai, d'autres États de la même région, comme Singapour — la Chine de Hu Jintao et Wen Jiabao. Un modèle que certains commencent à appeler «consensus de Pékin». Karl Marx avait vaguement évoqué, en son temps, un État autoritaire appelé «mode de production asiatique»: nous y revoici peut-être, à l'aube du XXe siècle....

L'idée de base? Elle consiste à tenir bon contre la «vague démocratique» que l'on avait déclarée irrésistible il y a vingt ans, à l'époque de la chute du Mur de Berlin et de la supposée «fin de l'Histoire» alors pronostiquée par l'Américain Francis Fukuyama et beaucoup d'autres.

Appelons ça la «dictature décomplexée». Être autoritaire, contrôler le petit peuple de main de fer... et ne pas en rougir. Lui donner du pain et des jeux. Affirmer ses valeurs — la liberté d'entreprendre et de consommer, mais dans un contexte politique ultracontrôlé — et répéter le point de vue selon lequel la démocratie est une illusion, ou en tout cas un luxe pour les Chinois qui n'ont rien à faire des prétentions universalistes du «modèle occidental».

La montée en puissance de la Chine, qui coïncide avec l'accentuation de la répression politique dans le pays — intransigeance sur le Tibet et les Ouïghours, nouvelle vague d'emprisonnement de dissidents, contrôle accru d'Internet, etc. — permet à ce régime d'être pris de plus en plus au sérieux sur toutes les tribunes, tandis que les «remontrances» démocratiques ont quasiment disparu du discours à l'égard de Pékin... sauf de façon brève, rituelle et vide.

Le pari de l'organisation des Jeux olympiques de 2008, avec un Occident béat et complaisant, a été parfaitement réussi. L'épisode apparaît rétrospectivement comme le rite de passage et d'adoubement d'un «nouveau modèle chinois» établi et respectable, dans lequel le libéralisme économique n'accouche pas nécessairement de la démocratie... en fait, n'a plus besoin de la démocratie pour fonctionner.

Mieux: on peut interpréter l'évolution actuelle dans un certain nombre de pays comme une convergence vers ce «modèle» libéral-autoritaire. L'Alternative bolivarienne du Vénézulien Hugo Chávez peut ressembler à un avatar idéologique du castrisme cubain — elle l'est en partie. Mais le Venezuela, c'est également un capitalisme clientéliste, la corruption et la criminalité endémiques... La Russie elle-même évolue dans ce nouvel espace, intégré au capitalisme, qui tolère l'ultralibéralisme, les grandes fortunes... mais pas l'opposition politique.

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Tout cela au moment même où l'exercice de la démocratie en Occident devient de plus en plus un rituel vide, dans lequel croît un sentiment d'aliénation face aux «vraies décisions».

Pour ce nouveau modèle autoritaire, sûr de lui face au reste du monde, les véritables défis viendront de l'intérieur. Les problèmes écologiques dont on parle de plus en plus à propos de la Chine (pollution de l'air et de l'eau, épuisement des cours d'eau, sécheresse épouvantable au sud-ouest...) mettront davantage à l'épreuve le modèle chinois que la concurrence des États-Unis et de l'Europe, ou que toutes les exhortations démocratiques venues d'Occident.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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francobrousso@hotmail.com

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