Perspectives - Corruption discrète

Tout le monde connaît la grande corruption, celle des dirigeants politiques et des fonctionnaires qui détournent des fonds destinés à leur population pour se construire des palais et rouler carrosse. Mais il y en a aussi une autre, beaucoup plus discrète celle-là, mais au moins tout aussi dommageable, particulièrement auprès des plus démunis.

Pour illustrer leur propos, les auteurs du rapport de la Banque mondiale ont utilisé l'image bien connue, quoiqu'un peu incongrue pour une étude sur l'Afrique, de l'iceberg. La partie visible correspondait à la grande et petite corruption. Celle des chefs politiques qui puisent sans vergogne dans la caisse pour se construire des palais et mener la grande vie à l'étranger. Celle aussi des fonctionnaires et des policiers à qui il faut verser une taxe pour qu'ils s'occupent de notre affaire ou qu'ils nous laissent simplement tranquilles.

Cette corruption-là, on la connaît bien. Selon Transparency International, elle coûterait entre 20 et 40 milliards par an dans les pays en voie de développement. En Afrique seulement, elle équivaudrait au quart du produit intérieur brut du continent, estime l'Union africaine.

Mais ce n'est pas la seule. Il y en a une autre, plus difficile à observer et à chiffrer parce que moins spectaculaire, mais tout aussi nuisible, expliquaient la semaine dernière les experts de la Banque mondiale dans un chapitre spécial de leur rapport annuel sur les indicateurs de développement en Afrique. On lui a même trouvé un nom: la «corruption discrète».

Discrète, parce qu'elle n'est pas le fait d'un douanier qui exige son bakchich, mais de l'instituteur qui préfère tailler une bavette avec son collègue dehors plutôt que d'aller enseigner à sa classe, quand il ne décide pas carrément de ne pas aller à l'école ce jour-là. Des études réalisées au Kenya et en Ouganda ont révélé que le cinquième, voire le quart des enseignants pouvaient ainsi manquer à l'appel.

Le même problème se pose parfois avec les médecins et les infirmières. Plutôt que de prodiguer des soins dans les hôpitaux et les dispensaires où ils étaient censés être de garde, ils vont se chercher un deuxième salaire en allant travailler dans des cliniques privées. Il leur arrive même d'emporter avec eux les appareils et les médicaments dont ils pensent avoir besoin chez leur deuxième employeur.

Il y a beaucoup d'autres exemples du genre. Dans un cas, ce sont les inspecteurs du gouvernement qui font si mal leur travail que plus de 50 % des médicaments en pharmacies au Nigeria sont des produits de contrefaçon. Dans un autre cas, c'est presque la moitié des sacs d'engrais qui sont vendus aux agriculteurs d'Afrique de l'Ouest qui ne contiennent pas les substances nutritives promises. Et on ne parle pas de tous ces services publics qui comptent jusqu'à six fois plus de personnel que nécessaire à cause des jeux d'influence, ni de ces employés qui ne se donnent pas la peine de percevoir les revenus dus à l'État.

Discrète, mais tueuse

Cette corruption discrète n'est pas l'apanage des pays africains, note la Banque mondiale. On la retrouve tout aussi bien en Asie, en Amérique latine, et ailleurs. Ses causes sont nombreuses. L'une d'elles réside dans les mauvais salaires qui forcent les gens à trouver des façons d'arrondir leurs fins de mois. Un autre est le manque d'encadrement des employés du secteur public. Il y a aussi le mauvais exemple que leur donnent leurs supérieurs adeptes de la corruption ordinaire, grande ou petite. Et il y en a d'autres, bonnes et mauvaises.

Les dégâts que cause cette corruption discrète sont inversement proportionnels au degré d'attention qu'elle attire. Elle s'avère particulièrement préjudiciable aux populations les plus vulnérables et les plus dépendantes des services publics pour satisfaire leurs besoins les plus élémentaires. Lorsque des parents pauvres se rendent compte que leur enfant n'apprend rien à l'école à cause, notamment, des absences répétées de leur professeur, ils choisiront souvent de le garder à la maison pour les aider dans leur travail, le privant par le fait même de sa seule chance de s'extirper de sa condition socio-économique. Sur cinq enfants qui meurent de paludisme en Tanzanie, quatre étaient allés chercher de l'aide dans des établissements de santé modernes qui auraient normalement pu les soigner si le personnel, le matériel et les médicaments prévus s'y étaient trouvés. La principale raison pour laquelle les agriculteurs africains n'ont pas recours aux engrais est leur mauvaise qualité, même si l'Afrique est parfaitement capable d'en produire du bon.

Comment faire pour lutter contre cette forme insidieuse de corruption? Comme pour sa version la plus connue, ce combat doit commencer par une volonté de changement de la part des chefs, expliquent les auteurs du rapport de la Banque mondiale.

On peut chercher ensuite des façons d'intéresser les professionnels au résultat. Au Rwanda, le seul fait d'être passé à une rémunération à l'acte des médecins aurait contribué à faire tomber en trois ans le nombre de décès de nouveau-nés de 150 pour 1000 naissances, à 100.

Il faut aussi mettre la population dans le coup. Il y a 15 ans, seulement 13 % des budgets alloués aux écoles se rendaient jusqu'à leurs destinataires. Le gouvernement a eu l'idée de diffuser ces chiffres chaque année afin de permettre aux communautés de mesurer elles-mêmes ce qui leur était volé en chemin. Aujourd'hui, 90 % des budgets arrivent à destination.

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