La stratégie de l'autruche

On s'est souvent interrogé sur la stratégie de l'autruche, qui, dit-on, enfouit sa tête dans le sable quand elle se croit menacée. Croit-elle qu'en agissant ainsi elle disparaît aux yeux de la menace? Ou encore, est-ce parce qu'elle croit qu'en niant le danger, celui-ci s'évanouira comme par magie? Je penche pour cette dernière interprétation. Une manière de repousser l'échéance, une sorte de procrastination systémique.

C'est aussi le cas pour ces trois singes dont l'un se bouche les yeux, un autre, les oreilles et le dernier, la bouche. Je ne vois rien, je n'entends rien et, évidemment, je n'ai rien à dire. À moins, bien sûr, que tout à coup le danger ou la crise explose. Dans ces circonstances, et l'autruche et les trois petits singes feignent la surprise et promettent de trouver une solution à ce nouveau problème jusque-là inconnu.

Si vous n'avez pas reconnu plus haut le comportement de Jean Charest et de son gouvernement, vous n'êtes pas un amateur de fables.

C'est donc avec une surprise en apparence sincère que le gouvernement a découvert un bon matin, en lisant les journaux ou en regardant la télévision, que tout ne tournait pas rond dans les municipalités. Le gouvernement effaré apprenait que des firmes de génie-conseil et de grandes entreprises de construction parvenaient facilement à contourner les objectifs de «fair-play» et de moindre coût que veut atteindre le processus d'appel d'offres pour les grands contrats d'infrastructure. Ces dysfonctionnements, découvrait-on en même temps, étaient intimement reliés au mode bancal et souvent occulte du financement des partis politiques municipaux. La réalité est tout autre.

Ce gouvernement n'a rien appris de neuf, sinon des détails précis. Le système, il le connaît depuis toujours puisqu'il en fait partie. Les entrepreneurs en construction et les firmes d'ingénierie jouent depuis longtemps un rôle important dans le Parti libéral. Une bonne partie de son financement provient de ces secteurs. Ses organisateurs sont des spécialistes en élections municipales et en financement des partis municipaux. Rien de ce qui fut révélé durant les deux dernières années par les médias ne pouvait surprendre les principaux membres de ce gouvernement. Ils connaissaient le système, ils en profitaient politiquement et laissaient aller en espérant, la tête dans le sable, que le danger ne se manifeste pas.

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Parlons santé. Le pauvre ministre de la Santé ne parle des urgences que lorsque les médias montent en épingle, à tort ou à raison, un cas dramatique et qu'une caméra se promène dans des corridors bondés de civières. Il prend note de cette «nouvelle» situation difficile et assure qu'une fois toutes les informations recueillies, il prendra les mesures nécessaires. Il en va de même pour les super-infirmières, les pénuries de médecins de famille, etc. Encore une fois, le ministre «découvre» un problème.

Il ne découvre rien. Il est parfaitement renseigné quotidiennement, ou du moins régulièrement, par ses sous-ministres de ce qui se passe dans le système de santé. Bien plus, lui et son parti connaissent fort bien les solutions à ces crises et difficultés récurrentes. Le Parti libéral les avait bien indiquées dans son programme électoral de 2003: faire en sorte que les urgences ne soient plus la seule porte d'entrée dans le système; évaluer les performances des hôpitaux; alléger la très lourde centralisation de l'administration de la santé; repenser les modes de rémunération.

Le ministre Couillard le savait, le premier ministre le sait, le Parti libéral l'a déjà dit, mais, la tête dans le sable, l'autruche libérale, totalement dépourvue de courage politique, se dit que la grogne populaire s'éteindra l'été revenu et les urgences désertées. L'idée fondamentale, la stratégie choisie, est de gérer au jour le jour, quitte à gérer ainsi jusqu'aux prochaines élections. Surtout, ne pas faire de vagues, ne pas prendre de risques et feindre la surprise chaque fois qu'une mauvaise nouvelle paraît.

On pourrait dire la même chose à propos de tous les dossiers qui empoisonnent la vie du gouvernement ces jours-ci. Fermons les yeux en attendant que le danger passe. On savait bien qu'en refusant de proposer autre chose que des mesures symboliques dans le domaine de la laïcité et des accommodements raisonnables, on exposait l'ensemble des services publics à arbitrer sans encadrement des dizaines de cas délicats et souvent difficiles. On savait fort bien qu'en tolérant l'enseignement religieux dans des écoles ou des garderies privées, on perpétuait une situation malsaine. Mais on espérait que personne ne la dénoncerait. Et tant pis pour la ministre de la «petite madame».

Est-ce qu'on ignorait que des travailleurs se plaignaient d'intimidation sur la Côte-Nord? Non, le ministre Hamad le savait.

Est-ce que le ministre Tomassi ignorait qu'on se livrait à un lucratif commerce dans le domaine des garderies privées? Non, il le savait.

Nous oublions trop souvent que peu de révélations surprennent les ministres et le gouvernement. Ce sont des gens extrêmement bien informés. Ils choisissent seulement de se boucher les yeux, la bouche et les oreilles, puis tentent d'appliquer la stratégie de l'autruche quand le danger pointe le bout du nez.

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