Folie du printemps (et de tous les jours)

«La seule différence entre moi et un fou, c’est que je ne suis pas fou.» — Salvador Dali
Photo: Agence France-Presse (photo) BARBARA SAX «La seule différence entre moi et un fou, c’est que je ne suis pas fou.» — Salvador Dali

La folie? Mes gènes sont tombés dans la potion étant petite. Je n'ai pas eu le choix, ça vient avec la pérennité du nom, le legs. Mieux, je sais la reconnaître chez les autres comme un sanglier déterre une truffe ou un chien retrouve son os au dégel. La folie du printemps, cette montée de sève qui vous rend le cerveau un tantinet euphorique, ressemble un peu à la phase maniaque du bipolaire; rien n'est impossible, on a le vent dans les voiles et on serait même prêt à se lancer en politique ou à payer Clotaire pour nous rapailler une psychanalyse.

Je le sais, on n'utilise plus le mot «folie» depuis longtemps. On n'ose même plus le «maladie mentale». La terminologie, c'est comme la pharmacopée, ça ne cesse d'évoluer. Autrefois, on parlait d'exaltés. Désormais, on cause «santé mentale» (appréciez le glissement de terrain) et dans très bientôt, les plus fous oseront un bien-être holistique du sixième chakra (le troisième oeil). Grand bien leur fasse, moi je flatte ma folie dans le sens du poil, ne la contrarie pas trop et l'entoure de plus fous qu'elle pour qu'elle se sente rassurée.

C'est pas bien difficile, remarquez, je n'ai même pas besoin d'aller m'asseoir à l'urgence psychiatrique du CHUM. Mon entourage me suffit amplement. Si les statistiques prédisent à 20 % des Canadiens une maladie mentale au cours de leur vie, autour de moi, ça frise le 50 %. Et il y a ceux qui sont médicamentés et ceux qui ne le sont pas.

J'étais justement aux prises avec le délicat problème tout récemment. Le dire ou ne pas le dire? Mon amie S ressemble à un TGV sans freins. Son exaltation suscite l'admiration mais cause déjà des dégâts irréparables. Le sujet est épineux. Les fous sont souvent les derniers informés de leur état et le déni de l'entourage peut être étanche.

J'ai choisi de me la boucler, encouragée par une société qui bannit la dépression (qui veut du bois mort?), se désole pour ceux qui passent à l'acte (la famille du cinéaste Marcel Simard a toutes mes sympathies et encore plus que cela) et encourage la manie et l'hypomanie (pas toujours accompagnée de phases dépressives) car elle va main dans la main avec performance et créativité. Jusqu'à ce qu'elle soit synonyme de vie brisée.

«On ne pose le diagnostic de bipolarité que lorsqu'ils tombent en dépression», me souligne une amie dont le mari a passé une bonne quinzaine d'années à vivre avec la folie du printemps avant de sombrer dans la raspoutitsa. «Tant qu'ils sont en phase maniaque, la société ne réagit pas. On les trouve en forme, entreprenants, imaginatifs et stimulants. Moi, je dois dire que je vivais mieux avec les phases dépressives. En manie, sa fébrilité m'épuisait», ajoute cette amie dont le mari s'est suicidé depuis.

Folie pour folie

«Folie pour folie, prenons les plus nobles», écrivait Flaubert. Car il y a des folies plus acceptables que d'autres, la folie d'aimer, notamment, ou la folie des grandeurs dont souffrent nombre de visionnaires audacieux adulés par un public médusé. Je lisais dans le livre de la psychiatre Vivianne Kovess-Masfety, intitulé N'importe qui peut-il péter un câble?, que le mal ne cible pas tout à fait au hasard une fois qu'on exclut l'hérédité.

On note d'ailleurs que la bipolarité est une maladie retrouvée surtout chez des gens issus de milieux aisés, autant chez les hommes que chez les femmes. On remarque également plus de problèmes psychiatriques dans les villes, à cause de plusieurs facteurs tels l'isolement, la pauvreté, la violence et les nombreux stress qui accompagnent la vie en milieu urbain, notamment dans l'éducation des enfants et la logistique. Le bruit peut être également un facteur déclencheur.

Certains métiers, comme la construction (!), engendreraient la folie, d'autres attireraient les fous. L'art a toujours eu la réputation d'être un repaire de têtes folles ou enflées. La fonction ne crée pas l'organe, loin s'en faut. Mais l'art étant une thérapie en soi...

Je connais une psychiatre qui traitait une peintre reconnue. La famille faisait pression pour qu'elle soit médicamentée. La psy leur a fait valoir que si elle lui prescrivait des petites pilules roses comme la vie, tout son art s'en trouverait affecté. L'exutoire au bout du pinceau vaut-il mieux que l'ordonnance du docteur? Parfois oui, parfois non. Tant qu'on ne se coupe pas l'oreille.

Le monde est fou, c'est ce qu'on en dit

Devenir fou ressemble à une statistique, ni plus, ni moins. Ou on y échappe, ou on y plonge. Mais tout n'est pas blanc ou noir. Un psychiatre m'a déjà dit que, vu mes antécédents familiaux, j'ai 8 % des chances d'être bipolaire à 100 %. Ça laisse beaucoup de place aux nuances et aux interprétations. 20 % des chances de l'être à 80 %? 50 % des chances à 50 %? On peut jongler longtemps avec les probabilités. Chose certaine, le monde tel qu'il est — vitesse grand V-consommation-endettement-environnement souffrant —rendrait fou n'importe quel être sain d'esprit. Comme disait l'autre, on ne peut pas être plus en santé que la planète qui nous porte.

Et les fous s'avèrent souvent plus intelligents et plus sensibles que la moyenne des gens. L'intelligence et la sensibilité sont même un passeport pour devenir dingo si vous me demandez mon avis.

«Les gens deviennent fous parce que le monde est insupportable! C'est peut-être une façon de se protéger», me fait remarquer un ami, qui a vécu l'enfer avec sa progéniture bipolaire. «Mais le système ne s'en occupe pas et ce sont les familles qui sont aux prises avec les problèmes. Tant que ça ne saigne pas, c'est pas grave.»

Amener l'exalté(e) à se faire soigner fait partie de la difficulté et Vivianne Kovess-Masfety parle de trois étapes cruciales: d'abord, l'acceptation de la maladie, puis la consultation d'un spécialiste (on peut préférer la religion ou un pusher), et enfin la prise de médication ou la thérapie, si c'est indiqué. Voilà pourquoi beaucoup de fous le resteront encore longtemps. Et le tabou entourant la maladie mentale demeure la première cause des destins malheureux.

Inquiète, j'ai soufflé à mon statisticien de fiancé:

— Tu vas me le dire, hein, si je deviens folle?

— Oui, t'es folle.

— T'en es certain?

— Certain à 8 %... avec une marge d'erreur de 3 %, 19 fois sur 20.

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Adoré: Le film Le Hérisson avec Josiane Balasko en concierge érudite à l'air barjot. Le film tiré du succulent roman de Muriel Barbery, L'Élégance du hérisson, met en scène une jeune candidate au suicide, une bourgeoise névrosée en psychanalyse depuis dix ans, un Japonais tout à fait capable de lire à l'intérieur des gens et de reconnaître une citation de Tolstoï et cette concierge revêche qui ne trompe que les plus bêtes. Le concept de classes sociales est agréablement malmené par un immigrant qui n'a rien à foutre des apparences. Les plus fous ne sont pas ceux qu'on pense.

Noté: que Les Belles Soirées et Matinées de l'Université de Montréal lançaient une série de conférences sur la santé mentale hier. Elles se poursuivront jusqu'au 22 avril prochain et porteront sur la santé mentale des enfants et ados (25 mars), sur les maladies psychiatriques (1er avril), sur le phénomène chez les personnes vieillissantes (8 avril), sur le respect des droits et libertés et le devoir d'ingérence (15 avril), et enfin sur les espoirs et les limites de la médecine psychosomatique (22 avril). Cette dernière conférence sera donnée par le psychiatre Pierre Verrier, qui se demande: «Ne sommes-nous pas tous des malades psychosomatiques?» http://www.bellessoirees.umontreal.ca/conferences-theme/science-et-vie/medecine-pour-tous.html.

Ressorti: de ma bibliothèque Éloge de la folie d'Érasme (traduit du latin par Thibault de Laveaux). Il fut déclaré par les théologiens de la Sorbonne «fol, insensé, injurieux à Dieu, à Jésus-Christ, à la Vierge, aux Saints, aux ordonnances de l'Église, aux cérémonies ecclésiastiques, aux théologiens, aux ordres mendiants». Rien que pour ça, on devrait le lire. «Car il y a deux choses qui empêchent surtout l'homme de parvenir à bien connaître les choses: la honte, qui offusque son âme, et la crainte, qui lui montre le danger et le détourne d'entreprendre de grandes actions. Or la folie nous débarrasse à merveille de ces deux choses.» Si c'était vrai au XVIe siècle...

Lu: en retenant mon souffle le livre La Bénédiction des skidoos (éditions Trois-Pistoles), des poèmes enragés de Pierre Demers. Ça ne s'explique pas vraiment. C'est subversif et rageur, forcément. Les jours où vous en avez marre de vous geler avec vos pilules pour pouvoir jouer la game, les jours où vous n'en pouvez plus du mensonge dans votre vie, les jours où vous vous sentez comme le sous-produit d'une «marque», vous lisez Pierre Demers et vous pétez un fusible intérieur. Prenez rendez-vous avec votre électricien pour les réparations. Incidemment, le 21 mars, premier jour du printemps, est consacré Journée mondiale de la poésie.

Reçu: Le jour où ma fille est devenue folle du journaliste Michael Greenberg (Flammarion). Ce livre a été primé parmi les meilleurs de l'année 2008 par le magazine Time. Ce récit prenant et pas mélo raconte l'histoire de Sally, qui devient maniacodépressive à l'âge de 15 ans. Les parents aux prises avec la maladie mentale d'un de leurs enfants connaissent un enfer quotidien insoupçonné pouvant les mener eux-mêmes à la folie. Muselés, ces parents vivent avec un tabou énorme, ne peuvent en parler ouvertement et se sentent souvent coupables. Voici un papa qui est allé jusqu'à prendre les médicaments de sa fille pour en comprendre les effets. «Bloquer la dopamine dans un cerveau comme le mien, qui fabrique des quantités plus ou moins normales de cette substance, n'est pas la même chose que de la bloquer dans un cerveau maniacodépressif comme celui de Sally. [...] À un niveau fondamental, on m'a barré l'accès, comme à Sally, à une expérience de l'impact d'être pleinement vivant dans le monde.» Sa fille, elle, prétend que ses médicaments lui donnent l'impression d'être emballée dans du caoutchouc. À lire pour comprendre à quel point le cerveau est complexe et combien l'être humain reste un mystère.

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« C'est bien la pire folie que de vouloir être sage dans un monde de fous. »

- Erasme, Éloge de la folie

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« La raison c'est la folie du plus fort.

La raison du moins fort c'est de la folie. »

- Ionesco, Journal en miettes

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« Jamais la psychologie ne pourra dire sur la folie la vérité, puisque c'est la folie qui détient la vérité de la psychologie. »

-Michel Foucault, Maladie mentale et psychologie
8 commentaires
  • Pataflore - Inscrit 19 mars 2010 06 h 57

    Les fous

    Les plus dangereux des fous sont ceux qui se prennent pour eux (les fous)
    «La seule différence entre moi et un fou, c’est que je ne suis pas fou.» — Salvador Dali
    Vive la folie créative qui dérange et met furieusement la hache dans les tabous

  • Michel Thibodeau - Inscrit 19 mars 2010 09 h 35

    Sagesse et folie

    Le sage qui n'a jamais dérapé ne peut prétendre à reconnaître la folie de d'autres!
    Michel Thibodeau

  • Marie-Claude Bélanger - Inscrite 19 mars 2010 10 h 06

    Merci!!

    Comme toujours, votre chronique est rafraichissante, inspirante et me rejoint tout à fait. Je m'exclamais tout haut en lisant votre texte: "ah oui! c'est tellement vrai!!". Quelle stupidité d'utiliser à contresens l'expression "santé mentale" jusqu'à l'absurdité, à tel point qu'on croirait parfois qu'un interlocuteur souhaite l'éradiquer!
    Non seulement les gens dépressifs ou schizophrènes doivent-ils porter la croix de leur maladie, s'y ajoute le fardeau de la honte, voire de la culpabilité...

  • Claudette Piche - Inscrit 19 mars 2010 14 h 51

    Un peu de folie empêche de devenir fou...

    Dans les voeux d'anniversaire que j'offrais à un ami récemment, j'avais inclus " un peu de folie ".
    Je pense qu'il est essentiel d'avoir un peu de folie pour survivre dans ce monde de fous !
    J'ai trouvé l'article de Josée Blanchette particulièrement intéressant et amusant.
    Je suis artiste peintre et je travaille à un immense tableau où les arbres sont mauves et le ciel est rose, entre autres choses et je " m'amuse " follement juste à penser à la tête que feront certaines gens en voyant mon tableau. et j'ai souvent pensé , moi aussi , à l'instar de Dali ( rien de moins ! ), que la différence entre un fou et moi, c'est que moi, je ne le suis pas.
    Bien que...on est toujours un fou ( une folle ) pour quelqu'un d'autre !
    Et on s'en porte bien.

  • yolande laliberte - Inscrit 19 mars 2010 20 h 21

    L'Insoutenable Légèreté de l 'Etre

    Non ,mais quel petit babillage insipide ! On passe de la petite euphorie du printemps à la détresse psychotique et au suicide !La maladie affective bipolaire serait plus fréquente dans les milieux favorisés ,les malades mentaux seraient plus intelligents...les vieux clichés sur la folie et l'Art ! Quel courage d'oser brandir le mot ``Folie`` ! Et on en profite pour afficher sa culture comme cà en passant !
    Voulez-vous m'expliquer Mme Piche ,ce qu'il y a d'amusant dans ce texte