Théâtre - Éloge de la lenteur

C'est d'abord une question de rythme, mais il y a aussi là quelque chose qui relève du plaisir: s'installer dans la lenteur tient de la délectation. Encore plus au théâtre, seul au milieu des autres, dans le noir... Ah, se faire raconter lentement une histoire, s'y glisser littéralement; se laisser envahir. Avoir l'impression de flotter; sentir l'indicible plaisir coupable de se faire prendre par tout cela que l'on se donne le temps d'étendre lentement devant vous... Hummmmmmm.

Sauf que l'on n'y arrive pas à tous les coups: tous, on a assisté à des pièces d'une heure dix qui en faisaient facilement quatre. Il faut savoir y faire; surtout ne pas se tromper. Et à ce chapitre, c'est là finalement mon propos, il faut reconnaître le fait que Robert Lepage est dans une classe tout à fait à part. Un «king». Personne ne raconte les histoires comme lui: Lipsynch que l'on vient tout juste de voir au Théâtre Denise-Pelletier en fait encore une fois la démonstration par trois — comme dans trois tranches de trois heures de spectacle, trois soirs de suite. Le bonheur.

Remarquez que la formule tout d'un bloc, neuf heures d'affilée — douze même comme dans la trilogie de Wajdi Mouawad à Avignon l'été dernier — a aussi ses charmes. Mais il y faut un investissement encore plus intense. Se préparer comme devant une épreuve... Alors que le combo trois morceaux vient se placer tout doucement à la fin d'une journée de travail, s'intégrant à votre vie, en prenant le temps lentement, chaque soir davantage de vous inclure dans cette patiente exploration autour de la voix humaine que propose l'équipe d'Ex Machina.

Au téléphone il y a quelques semaines, alors qu'il nous parlait de Vancouver, Lepage était fier de se présenter d'abord et avant tout comme «un raconteur d'histoires». C'est précisément ce qu'il fait dans Lipsynch, un spectacle qui tourne autour d'un noyau d'une presque dizaine de personnages, des salauds comme des héros ordinaires, à différents moments, entremêlés il va sans dire, de leur vie.

Qu'est-ce qu'on nous raconte ici? Rien de précis et tout à la fois; des tranches, des morceaux de vie. De la grosse émotion sale. Une voix extraordinaire aussi, déchirante quand elle dit la souffrance; celle de la soprano Rebecca Blankenship. Et des silences nombreux, illustrés par des images ou non. Des liens, ténus, entre les choses, les patterns, les comportements des gens dont on voit l'histoire prendre forme devant nous, tout cela s'entrecoupant chaque soir un peu plus. Rien que de très humain. Que de trop humain aussi parfois. Avec plein d'angles de vue sur l'ensemble et même souvent sur l'envers des choses, littéralement. Avec plein d'artifices aussi comme dans la vraie vie sauf que l'on ne se gêne même pas pour les étaler devant nous puisque les machinistes refont le décor à vue entre chaque tableau... Trois soirs de bonheur intense. Un cadeau.

On vous en parle comme ça parce que l'équipe de Robert Lepage viendra clore la saison du TNM en juin avec la reprise du Dragon bleu avec Henri Chassé dans le rôle de Pierre Lamontagne: ce n'est pas Lipsynch, mais c'est du Lepage. Si vous l'avez raté lors de son passage ici l'an dernier, mieux vaut vous précipiter tout de suite sur le téléphone pendant qu'il reste encore des billets...


Tourner or not tourner...

La semaine dernière, on vous parlait ici même de tournée; il se trouve que, certains se sont fait un devoir de me le signaler, quelques imprécisions se sont glissées dans le texte. L'essentiel de tout cela tient au fait que l'on semble avoir attribué ici le mérite de remettre la tournée à la mode à Jean-Denis Leduc du Théâtre de la Manufacture. Les chiffres et les calendriers montrent que ce n'est pas tout à fait le cas.

C'est la Compagnie Jean Duceppe qui tourne depuis le plus longtemps, en fait depuis 1973, c'est-à-dire 37 saisons. Durant cette période, 83 productions de la compagnie ont parcouru le Québec: plus de 2000 représentations plus tard, on a ainsi touché 1 300 000 spectateurs. C'est beaucoup. Et c'est bien.

Mais le Rideau Vert tourne aussi depuis longtemps, même si c'est de façon beaucoup moins systématique. Et le TNM aussi. Et l'ancien TPQ ne faisait que cela, ou presque. Sans compter toute une tradition de tournée qui remonte jusqu'au début du XXe siècle et à laquelle a même participé Jean Duceppe encore dans les années 1950... Ce que l'on voulait souligner plutôt, c'est que la tournée est un des éléments-clés de l'accessibilité à la culture et que depuis qu'une petite compagnie sans moyens comme La Manufacture a elle aussi fait la preuve que c'était possible... tout le monde s'est mis à y croire en même temps et à prendre le train en marche. Le bus plutôt.

C'est tout.


En vrac

- À compter de jeudi et jusqu'au 27 mars, le Théâtre Agitato propose la reprise de sa plus récente production, Le Projet Laramie, dans la mise en scène de Bernard Lavoie et la traduction d'Emmanuel Schwartz. La pièce raconte les tristes événements survenus à Laramie, au Wyoming, alors qu'un jeune étudiant nommé Matthew Sheppard se faisait battre à mort parce qu'il était homosexuel. Soulignons encore que la petite compagnie travaille de concert avec l'organisme REZO afin de conscientiser les gens au phénomène de l'homophobie et que les représentations ont lieu à 19h30, à la Salle Fred-Barry.

- Beaucoup d'action du côté de la Maison de la culture du Plateau Mont-Royal ces jours-ci. Demain, mercredi à 20h, l'InfiniTheatre propose une lecture, en anglais précisons-le, de Joe Louis: An American Romance de David Sherman. Guy Sprung dirige une équipe de sept comédiens retraçant le parcours exceptionnel du boxeur. L'entrée est gratuite, mais il faut se munir d'un laissez-passer. Le lendemain, à 20h toujours, Jean-Marc Dalpé revient avec Slague, l'histoire d'un mineur, la pièce de Mansel Robinson qu'il a lui-même traduite et qu'il interprète, avec le talent qu'on lui connaît, depuis quelques années déjà. La production — ici aussi l'entrée est libre avec un laissez-passer — est la même que celle que l'on retrouvera un peu plus tard en avril à Fred-Barry.

- On vous signale comme ça en passant que la prochaine chronique vous parviendra de Reims où le festival Méli'Môme célèbre cette année son 20e anniversaire en accueillant la lecture d'un tout nouveau texte de notre Pascal Brullemans (La Ballade de Vipérine), une autre d'Alphonse de Wajdi Mouawad par une compagnie française et deux productions québécoises: Roland (la vérité du vainqueur) d'Olivier Ducas, une production de La Pire Espèce destinée aux jeunes de 8 à 12 ans, et Marguerite, le tout nouveau spectacle pour bébés dès 18 mois concocté par Jasmine Dubé et produit par Bouches Décousues. On vous en reparle mardi prochain.

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1 commentaire
  • yannick.legault@sympatico.ca - Abonné 16 mars 2010 09 h 48

    L'éloge de la lenteur, bis

    C'est la voix, les voix dans la tête, la voix derrière la machine, à travers le téléphone, criée avec un accent australien par la régisseuse en chef pendant les changements de décor... La voix de l'opéra, qui permet cette lenteur.
    L'équipe d'Ex Machina touche son but, on les voit, on les entend ces voix qui nous entourent. Le sens est partout, dans l'indicible, le banal, le quotidien, le hasard, le derrière et le fond des choses.
    Quel spectacle, quelle expérience !

    Et 2e sujet, il est certain que sans la tournée, nous spectateurs des régions ne pourrions tout simplement pas voir ce qui se fait à Montréal et Québec, nos deux grands pôles théâtraux. La tournée a le mérite de promener notre théâtre professionnel et de faire connaître la grandeur de cet art - lorsqu'il en a le moindrement les moyens.

    Inutile ici de vous raconter les ressources médiocres allouées aux compagnies de théâtre en région. Les budgets totaux de nos productions régionales sont souvent bien inférieurs au seul budget des communications des grandes compagnies. Rejoindre suffisamment de gens à travers les média, pour remplir les salles et assurer la rentabilité, est presque devenu impossible sans de gros moyens, que nous ne disposons pas. Et les spectateurs sont plus attirés par les vedettes, les gros noms. La tournée a aussi son revers de la médaille, l'argent ne va plus aux compagnies des régions pour assurer leur développement, et leurs dossiers ne pourront jamais "accoter" un dossier d'une compagnie montréalaise qui fait de la tournée. Les compagnies des régions peinent à se produire chez eux, imaginez en tournée ! À moins de tout miser là-dessus !

    La religion économique, au nom de la loi de la rentabilité, biaise tous les choix pour ne donner qu’aux plus gros afin de permettre leur survie, vue la diminution constante d’année en année des maigres ressources allouées aux artistes… qui, toutes proportion gardées, sont des gros moteurs économiques, études à l’appui !!


    Yannick Legault, Trois-Rivières
    Directeur général du THÉÂTRE 3R