Cas par cas

La philosophie de nos chartes des droits et libertés établit la suprématie de l'être humain sur la société. L'application de ces chartes repose sur des cas précis à partir desquels s'instaure la norme légale. Certains pourraient y déceler des relents de casuistique, cette méthode si chère aux jésuites du XVIIe siècle, ce qui n'est pas faux et expliquerait d'ailleurs l'engouement pour la charte de Pierre-Elliott Trudeau, formé justement par les révérends pères jésuites au collège Jean-de-Brébeuf de Montréal.

Les conséquences sociales de l'existence de nos chartes, canadienne et québécoise, se constatent au quotidien dans l'art de gouverner. Elles s'observent aussi dans l'esprit des débats qui nous divisent. Notre incapacité à définir des valeurs communes, une identité nationale et des solutions générales est dans la logique des chartes telles qu'on les applique et les interprète. C'est dire les effets pervers de celles-ci.

D'abord, on a tendance à définir la société comme un agglomérat d'individus qui n'ont entre eux qu'un lien puissant, celui de consommateurs de l'économie de marché. À preuve, il est plus facile de définir notre identité de consommateur que notre identité québécoise. Quand on élargit le sens du mot «québécois» à son expression ultime, en l'occurrence, géographique, «est Québécois qui habite au Québec», on évacue toutes les dimensions morale, sociale, historique et culturelle qui appartiennent à la définition de peuple.

Lorsque des «dames niqab» m'envoient des courriels me suggérant d'aller vivre ailleurs parce que je m'oppose à leur disparition sous les voiles et parce qu'elles ont le droit, disent-elles, de vivre leur religion chez elles, c'est-à-dire chez nous tous, elles indiquent que le chez-elles/chez-nous ne relève à leurs yeux que de la seule géographie. La politique du cas par cas, si attirante pour tous ceux qui y trouvent leur compte, c'est-à-dire sans avoir à en rendre par ailleurs, est donc en train de nous conduire dans des culs-de-sac qui ressembleront bientôt à une désintégration sociale.

Faut-il préciser que nous ne sommes pas ici dans la nostalgie de la société d'antan, tricotée serrée, dont on n'a pas oublié les étouffements et les limites non plus que les avantages et les vertus? Mais devant la société québécoise en train de se fissurer sous nos yeux à cause, entre autres, de l'approche du cas par cas, l'inquiétude s'impose à nous.

Dans le secteur de la santé, se rend-on compte que le cas par cas, aux conséquences mortelles, nous annonce un avenir angoissant? À vouloir régler le problème des urgences d'hôpitaux établissement par établissement, celui de la pénurie de médecins de famille quartier par quartier, région par région, celui de la pratique privée clinique par clinique, on s'enfonce chaque jour davantage dans l'incurie.

Le cas par cas, c'est la politique de l'absence de vision, de l'incapacité à établir des liens obligés entre les différents besoins collectifs et, hélas, c'est l'absence de courage politique en ces temps difficiles.

La politique du cas par cas comporte un autre effet pervers: celui d'être à la merci des pressions des lobbies divers et des groupes reconnus politiquement corrects par les médias, avec comme conséquence une gestion arbitraire et discriminatoire des institutions publiques. Ce qui a donné à «madame niqab» la possibilité de s'inscrire ailleurs qu'au cégep Saint-Laurent, au ministre Tony Tomassi d'affirmer que la garderie islamique l'Oasis Bout'chou ne pose pas de problème alors qu'une autre dirigée par un juif ultraorthodoxe est inacceptable.

Ce n'est pas de l'unanimité dont nous avons besoin, mais de visionnaires responsables, héritiers de dirigeants qui ont mené le peuple vers une émancipation collective parce qu'ils croyaient profondément à l'existence de ce peuple-là. Godbout, Duplessis, Lesage, Johnson, Bourassa, Lévesque, Parizeau, Bouchard, chacun de ces premiers ministres s'est revendiqué du peuple et a cru en des valeurs collectives. La politique du cas par cas que semble préférer le gouvernement actuel risque d'entraîner sa perte.

Mais elle met aussi en péril le peuple québécois. Une certaine intelligentsia, qui croit, elle, à sa supériorité analytique, taxe ses contradicteurs d'intolérance, voire de xénophobie, ce qui est aussi caricatural qu'injuste et faux. À moins que l'on ne croie à la disparition de la notion de peuple, ce mot qui pour certains devrait être banni du vocabulaire au profit du mot «individu».

À voir en vidéo