L'art de la diversion

Quand des ministres prennent le temps de rencontrer la presse quelques jours à peine après le dépôt d'un budget, on s'attend à ce que ce soit pour mettre beaucoup plus de chair autour des os. C'est d'ailleurs ce qu'ont cru la vingtaine de journalistes qui se sont présentés lundi matin au Théâtre de la presse, à Ottawa, pour entendre le président du Conseil du Trésor, Stockwell Day, parler de «l'optimisation de l'efficacité du gouvernement».

Au grand étonnement de tout le monde, il n'avait que des miettes à offrir, soit l'élimination de 245 postes pourvus par nomination. Une économie théorique de 1,2 million. Théorique parce que 90 % de ces postes étaient déjà vacants... Sur l'essentiel cependant, le ministre n'avait rien à dire. En fait, il s'en est pratiquement lavé les mains.

Aux fonctionnaires de se débrouiller avec le gel de budget imposé aux ministères à partir de l'an prochain. À eux de trouver les mesures à adopter pour économiser 6,8 milliards sur cinq ans tout en absorbant l'inflation et en payant les salaires qui continueront de croître. Tous les ministères, sauf la Défense, sont soumis au même régime. Le gouvernement ne se mouille pas, ne nomme pas les ministères à ménager ni ceux pouvant contribuer davantage à l'effort. On s'en défend, mais cela pourrait mener à sabrer des programmes essentiels et à en sauver d'autres moins importants puisque chaque ministère travaille de son côté.

Pour qu'il en soit autrement, il faudrait que le gouvernement accepte de faire et de défendre publiquement des arbitrages difficiles. La situation des finances publiques l'y contraindra fort probablement mais, pour l'instant, le remue-méninges est laissé aux fonctionnaires et le ministre évite les coups en soliloquant sur la disparition d'une poignée de postes vacants.

***

Après Stockwell Day lundi, c'était hier au tour de ses collègues responsables des Finances, du Commerce international et du développement régional du Québec de convoquer la presse sans dire pourquoi. Mais trois ministres, ça incite à se déplacer, ce que pratiquement tous les médias représentés sur la colline parlementaire ont fait. Pour pas grand-chose, encore une fois, puisqu'on leur a resservi une annonce du budget, celle touchant l'élimination des droits de douane restants sur les intrants manufacturiers. On parle ici d'une économie qui atteindra près de 300 millions par année pour les entreprises.

C'est mieux que rien, mais il faut savoir qu'Ottawa récoltera 3,4 milliards en droits de douane en 2009-10. Et ces 300 millions par année ne compensent pas la hausse des cotisations à l'assurance-emploi, hausse qui attend employeurs et employés à partir de 2011 et qui permettra au gouvernement d'engranger un surplus de 19 milliards sur quatre ans. On calcule que les employeurs paient les deux tiers de la facture, leurs cotisations étant environ le double de celles des employés.

Ces conférences de presse sont à l'image du budget. Elles font grand cas du grignotage et de l'essaimage. Elles distraient de l'essentiel en plus de tuer le temps en attendant le véritable plat de résistance, le budget 2011. On esquive les questions difficiles et les débats sur les vraies affaires.

Cela met toutefois en relief bien des incohérences et des incongruités. Ainsi, on parle d'économiser un million pour abolir des postes vacants, mais on s'apprête à dépenser quatre millions par année pour une nouvelle Commission pour la réduction des tracasseries administratives et un million par année pour l'érection de «monuments commémoratifs de guerre». On se vante de geler le salaire des politiciens fédéraux — une économie d'un million par année — mais on refuse de toucher aux 10 millions que les députés flambent chaque année en envois postaux toujours plus partisans.

***

Les projecteurs sont tournés vers des mesures symboliques et ça marche. Après le discours du Trône, on ne parlait plus, au Canada anglais, que des changements envisagés et déjà abandonnés à la version anglaise de l'hymne national. Après le budget, on sondait les citoyens sur cette mesure populiste mais insignifiante qu'est le gel des salaires du premier ministre, des ministres et des députés.

Il serait intéressant de connaître leur opinion sur des choix plus fondamentaux, comme ceux faits en matière de fiscalité, de sciences ou d'environnement. Ou cette décision de laisser croître les budgets de la Défense et du Service canadien du renseignement de sécurité mais de geler celui de l'aide au développement. Ou encore celle d'ouvrir le secteur des télécommunications aux capitaux étrangers.

Il y a aussi la vente d'actifs fédéraux. Le gouvernement en parle depuis deux ans, mais en réponse à un journaliste hier, le ministre des Finances a indiqué qu'il fallait encore attendre pour connaître le résultat de son examen. On ignore même quelles institutions il a dans sa mire.

Le gouvernement a de la suite dans les idées. Son penchant pour le libre marché, la sécurité et le patriotisme est bien affiché dans ce budget. Mais ce dernier est composé d'une multitude de mesures éparpillées et souvent modestes qui rendent difficile la tenue d'un débat public cohérent. On nage dans l'anecdotique, on perd de vue l'ensemble et, surtout, l'essentiel. Et à voir aller les ministres depuis le début de la semaine, on peut penser qu'ils ne tiennent pas à ce qu'il en soit autrement.

*****

mcornellier@ledevoir.com

À voir en vidéo