Théâtre - Devant de plus en plus de gens...

Il y a quelques années encore, cela ne se faisait pas. On jouait un spectacle 15 ou 20 fois, dans le meilleur des cas 25, et ça y était. Basta! Pas question de partir en tournée. Surtout pas de reprise (on prononçait alors le mot avec dédain). Non. Rhabillez-vous: c'est fini.

La majorité des grandes mises en scène d'André Brassard, par exemple, dont on a beaucoup parlé la semaine dernière, celles qui ont permis au milieu théâtral québécois dans son ensemble de passer à un cran supérieur, n'auront été vues — à quelques très rares exceptions près, dont Les Belles-Soeurs bien sûr —, qu'une vingtaine de fois chacune! Par tranches d'à peine quelques centaines de personnes à la fois, cela signifie, au mieux, quelques dizaines de milliers d'amateurs pour chacune d'elles. C'est hallucinant, non, quand on pense aux auditoires de L'Attaque à 5 ou de n'importe quel humoriste à la mode!

Heureusement, les choses commencent à changer un peu. Si l'on fait exception de quelques compagnies de théâtre s'adressant aux jeunes publics de toutes sortes et de Robert Lepage qui, tout autant, circulent déjà sur la planète entière, on arrive aujourd'hui à trouver les moyens de reprendre et de faire voir ailleurs qu'à Montréal, un spectacle qui fonctionne. Mais on y arrive encore trop peu souvent. Parfois, il faut un an ou deux avant de mettre la machine en marche, faute de sous, faute d'habitude en ce sens aussi, avouons-le, malgré une tradition de tournée qui remonte pourtant jusqu'au tout début du XXe siècle.

C'est d'abord La Manufacture de Jean-Denis Leduc qui a tracé le chemin en faisant renaître la pratique de faire circuler de façon systématique ses meilleurs spectacles. Puis les grandes compagnies s'y sont mises aussi: le TNM et Duceppe ont peu à peu développé leur propre réseau qui passe maintenant par les grandes salles des principales villes du Québec. À Montréal, le Rideau-Vert loue des salles plus grandes que la sienne pour atteindre plus de spectateurs avec ses revues de fin d'année, et il lui arrive d'accueillir des spectacles venus d'ailleurs et même, plus rarement, de partir aussi en tournée.

Avec les années, l'exemple des compagnies orphelines (Ubu, Sibyllines, Opsis, etc.) aidant sans doute un peu, même les petites compagnies ont rejoint la parade et voilà que le Quat'Sous, le Petit à Petit (PàP) et depuis peu le Nouveau Théâtre expérimental (NTE) font aussi tourner leurs productions phares. Cette joyeuse tendance fait en sorte de nous ramener ces jours-ci un des spectacles les plus remarquables de ces dernières années: L'Énéide d'Olivier Kemeid que l'on peut revoir à l'Espace libre du 10 au 20 mars.

La distribution n'est pas tout à fait la même — Emmanuel Schwartz par exemple n'y sera plus puisqu'il tourne en Europe avec Littoral et Forêts de Wajdi Mouawad —, mais la majorité des interprètes d'il y a deux ans sont toujours là. Il faut savoir également que le spectacle que met aussi en scène Olivier Kemeid n'est pas une adaptation: l'auteur, qui a retravaillé son texte, reprend plutôt ici un des principaux thèmes du texte de Virgile qui est celui de l'exil et de la migration. Son grand mérite est d'ailleurs de nous faire saisir à quel point nous refusons de voir que nous traversons actuellement une des plus grandes périodes de migration de toute l'histoire de l'humanité.

L'action de cette Énéide se passe aujourd'hui et maintenant. Comme dans le texte du poète romain, les héros de la pièce quittent une ville dévastée par la guerre. Ils laissent un pays en ruine, déchiré par les cicatrices habituelles de tous les types de conflits que les humains ont su s'inventer depuis la nuit des temps. Ces êtres affamés, en loques, n'ont pas d'âge et partagent tous la même histoire, qu'ils viennent des temps passés ou d'aujourd'hui, des Balkans ou des plaines centrales de l'Afrique, de l'Europe comme du Moyen-Orient. Troie en flammes, c'est Sarajevo, Bagdad et Kigali. Et c'est aussi cette fuite en avant attisée par les haines, les inégalités et les rivalités de toutes sortes, partout, de tout temps...

Quand ils sortent de leurs frêles bateaux, les personnages de Kemeid arrivent sur une plage de sable blond où des touristes allemands en sont à l'heure du cocktail... Voilà un spectacle à ne pas rater; sous aucun prétexte.


En vrac

- Puisqu'il est question de spectacle majeur en reprise, il faut absolument souligner le retour à l'Usine C, à compter de ce soir et jusqu'au 13 mars seulement, du Woyzeck de Georg Büchner mis en scène par Brigitte Haentjens. Cette production de Sibyllines créée il y a tout juste un an à l'Usine a voyagé un peu du côté de Québec et d'Ottawa, mais c'est une honte qu'un spectacle d'une telle qualité ne puisse être vu dans tout le Québec. La distribution est exceptionnelle, la mise en scène d'Haentjens, remarquable: elle réussit à donner à ce texte qui date du XIXe siècle des airs d'intemporalité qui en font une charge tout à fait actuelle. Un autre «must».

- On vient de recevoir au journal une invitation à rencontrer Wajdi Mouawad dans un Tim Hortons de Montréal et d'Ottawa, le même jour, la semaine prochaine. Quelle étonnante façon d'annoncer sa prochaine saison! Pourtant, quand on se souvient que M. Mouawad dirige le Théâtre français du CNA situé tout près du Parlement fédéral, à Ottawa; quand on sait aussi toute l'importance qu'accordent les brillants conseillers culturels de Stephen Harper au théâtre; quand on se souvient, enfin, du lien vital qui unit les membres de ce gouvernement à cette chaîne spécialisée dans les beignes puisque c'est là que les membres du cabinet Harper aiment faire connaître leurs positions et expliquer leurs politiques... on s'étonne un peu moins. On s'en reparle...

- Erreur d'inattention dans la chronique de la semaine dernière... En parlant de la programmation des Trois jours de Casteliers, et plus spécifiquement de la reprise par Salim Hammad du Dernier arbre, une production remontant aux années 1980: le texte d'Alain Boisvert est une création du Matou Noir contrairement à ce que nous avons écrit. Désolé. Précisons que le Matou Noir oeuvre maintenant exclusivement en cinéma d'animation.

- Deux exercices publics en terminant. Celui de l'École supérieure de théâtre de l'UQAM d'abord qui présente Le Temps de Planck. C'est un texte de Sergi Belbel traduit par Christilla Vasserot. Mylène Bérubé signe la mise en scène du spectacle qui est à l'affiche encore ce soir et demain à 20h avec matinée à 14h, mercredi au Studio-Théâtre Alfred-Laliberté, rue Saint-Denis: l'entrée est libre. À l'École nationale par ailleurs, Pierre Bernard dirige Faire des enfants d'Éric Noël; c'est à l'affiche jusqu'au 13 mars à compter de ce soir, à 20h30, au Studio du Monument-National. Le coût du billet est fixé à 9 $ et l'on peut réserver au 514 871-2224.

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1 commentaire
  • Pierre-Michel Tremblay - Abonné 9 mars 2010 11 h 33

    M. Mouawad et M. Hortons

    J'avoue que je trouve ça bidonnant cette invitation de M. Mouawad dans un Tim H.
    D'autant plus, c'est plus fort que moi je dois le dire, la Licorne vient de présenter ma dernière pièce "Au champ de mars", pour ceux et celles qui y ont assisté, vous savez l'importance que prend Tim Hortons dans cette pièce.
    Tim Hortons et le Canada c'est blanc bonnet et bonnet blanc.