Sur une autre planète

Nombreux sont ceux, et j'en suis, qui pensent que les grandes crises constituent des épreuves, certes, mais aussi des occasions de prendre un nouveau départ, de remettre en question les comportements passés et les certitudes acquises. Cela s'avère autant dans nos vies personnelles que dans notre vie collective. Ces «renaissances» exigent cependant une bonne dose d'humilité, un sens aigu de l'autocritique, le courage de se remettre en question et l'audace de tracer de nouveaux chemins.

C'est ce nouveau commencement, cette remise en question profonde que représenta le New Deal de Roosevelt, qui instituait un régime de protection sociale dans un pays qui croyait jusque-là que la charité chrétienne suffisait à alléger la misère des démunis. Sous-jacent au New Deal, un constat indiscutable: les principales et les plus nombreuses victimes de la Grande Crise n'étaient pas les riches et les financiers qui avaient engendré la crise, mais bien leurs employés, leurs ouvriers ainsi que leur famille. Seul l'État pouvait venir en aide à une telle masse de gens jetés sur le pavé.

Aujourd'hui, les pays industrialisés sont aux prises avec les conséquences de deux crises simultanées, celle de l'effondrement de l'économie financière et celle de l'environnement. Les remises en question ne sont ni fondamentales ni généralisées, mais de nombreux pays européens ont effectué de solides remises en question. Dans le domaine de l'environnement, l'Allemagne, le Danemark, la Norvège et, à un moindre degré, la France se sont lancés dans un virage vert, alliant baisse des émissions de GES et création d'emplois, faisant le pari que la lutte contre les changements climatiques ne s'opposait pas à la croissance économique.

La remise en question du capitalisme financier spéculatif est plus timide, mais la lutte contre les paradis fiscaux va bon train. La régulation du secteur financier a été resserrée de même que les règles de rémunération dans les banques. Enfin, rémunérations et profits dans les banques ont été sérieusement taxés dans plusieurs pays. Les gouvernements ont fait un raisonnement simple: puisque les banques avaient très rapidement retrouvé le chemin d'une prospérité presque scandaleuse, elles devaient contribuer au rétablissement des finances publiques mises à mal par la baisse des revenus fiscaux et l'ampleur des plans de relance.

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Sur ces deux crises, le discours au Canada diffère profondément. Nous nous en tirons mieux (ce qui est en partie vrai), même si le taux de chômage dans l'industrie manufacturière atteint des sommets et que nous sommes passés en deux ans d'un surplus de 19 milliards à un déficit de 49 milliards. Quant à la lutte contre le réchauffement climatique et pour la protection de l'environnement, elle est souvent présentée comme un obstacle à la prospérité économique et à la création d'emplois.

Mais quand même, ce gouvernement ne vit pas en vase clos, il voit bien ce qui se passe dans le monde, en particulier dans le G20, et, après deux mois de réflexion profonde, on était justifié d'attendre du discours du Trône et du budget un minimum de réflexion et un engagement à une politique de redressement vigoureuse.

Ce qu'on découvre, c'est que ce gouvernement vit sur une autre planète et est prêt à nier toute réalité qui ne correspond pas à sa vision étriquée et passéiste du rôle des gouvernements dans une situation critique.

Pendant qu'un nouveau chômage structurel prend racine, le gouvernement nous dit que le pire est passé et qu'il faut avoir confiance, que l'initiative individuelle est plus efficace que les programmes collectifs et que le monstre qu'est le gouvernement est un des principaux ennemis de la prospérité et de la croissance. Il convie les collectivités locales à ériger des monuments commémoratifs (pour créer des emplois de jardinier peut-être), veut célébrer les victimes du communisme, de l'Holocauste, les combattants des guerres mondiales et de la guerre de 1812. Il nous promet un Prix du bénévolat et nous invite à célébrer les aînés lors d'une journée spéciale. Pas un mot bien sûr à propos des pensions de ces aînés, qui risquent de rétrécir comme peau de chagrin dans un avenir pas si lointain.

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Le budget procède du même genre de pensée magique selon laquelle la croissance reviendra bien un jour et que le seul outil que l'État peut utiliser pour assainir sa situation financière, c'est de réduire ses propres dépenses.

Pour stimuler la croissance, rien de mieux que d'alléger les études d'impact environnemental pour donner «une plus grande certitude à l'industrie»? Et tant qu'à devoir sabrer, pourquoi ne pas le faire dans le Tiers-Monde en lui soutirant 4,5 milliards de dollars en aide?

En des temps moins difficiles, ce gouvernement avait fait preuve d'une générosité sans borne à l'égard des banques et de l'industrie pétrolière, accordant des milliards en allégements fiscaux. Ces deux secteurs ont continué d'engranger des profits faramineux malgré la crise, mais pas question pour ce gouvernement de les imposer pour qu'ils contribuent au redressement financier, comme les fonctionnaires qui voient leurs salaires gelés et leurs emplois menacés. Derrière cette manière de rétablir les finances publiques se profile une injustice fondamentale: on impose des sacrifices et des frais à ceux que la crise affaiblit et non pas à ceux qui ont maintenu leur richesse relative. Nous n'en avons pas fini avec cette injustice: c'est la même philosophie qui anime ce que le ministre Bachand appelle «la révolution culturelle». On fait payer plus cher pour le métro, mais on ne touche pas au revenu du propriétaire d'une Mercedes.

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