Essais québécois - Le Québec catholique d'hier

Si les Québécois ne connaissent pas leur histoire, ce n'est certainement pas à cause de la paresse de leurs historiens. L'offre, en effet, dans ce domaine, est abondante et de haute qualité. Plusieurs éditeurs, notamment le Septentrion, VLB, Lux, Athéna, Hurtubise et Boréal, lui consacrent des énergies soutenues et de bonnes revues, comme Mens ou, dans un registre plus populaire, Cap-aux-Diamants, lui sont entièrement dédiées.

Fondée par Lionel Groulx en 1947, la Revue d'histoire de l'Amérique française contribue aussi grandement à la connaissance et à la compréhension de notre passé. Savante mais très lisible, elle publie des articles solidement documentés, rédigés par des historiens réputés.

Son plus récent numéro (hiver-printemps 2009) explore la culture catholique québécoise de la première moitié du XXe siècle. «Écrire l'histoire de l'Amérique française, proposent Robert Gagnon et Louise Bienvenue en guise de présentation, n'est-ce pas toujours un peu écrire l'histoire du catholicisme, de sa présence et de son poids souvent immense dans les nombreux champs d'activité des hommes et des femmes du passé?» Ce numéro, en tout cas, en constitue une éclatante démonstration. Que le Québec ait été très catholique jusqu'en 1960, tout le monde le sait. Or se contenter de ce constat général, c'est ne pas dire grand-chose. Ce catholicisme, souvent perçu comme un éteignoir, a eu ses complexités, ses débats et son dynamisme.

Dans une très riche contribution intitulée «Les limbes. Opinions théologiques et croyances populaires au Québec du XVIIe au XXe siècle», Marie-Aimée Cliche explore le rapport des Québécois à ce lieu mystérieux auquel étaient destinés les enfants morts sans baptême. Ce dernier, selon saint Augustin, était absolument nécessaire pour effacer la tache originelle et ouvrir les portes du ciel. Pascal, plus tard, écrira que «ceux qui naissent encore aujourd'hui sans en être retirés [du péché originel] par le baptême sont damnés et privés éternellement de la vision béatifique». Saint Thomas, précédemment, faisait toutefois une distinction entre la punition réservée aux pécheurs ordinaires et celle réservée aux nouveau-nés non baptisés, «privés éternellement de la vue de Dieu, mais sans aucune souffrance supplémentaire».

Or ce subtil distinguo, qui invente la notion de «limbes des enfants», n'apparaît au Québec que tardivement, c'est-à-dire en 1895, conséquemment au développement «d'une préoccupation nouvelle pour le bien-être des enfants». Avant, et même après encore pour certains, c'est la damnation qu'on craint et qui stimule les baptêmes précoces. Cliche, par exemple, rapporte une coutume, répandue en France et au Québec, qui faisait que «la mère attendait que son enfant soit baptisé pour lui donner son premier baiser, car avant la cérémonie, il était censé être sous l'emprise du démon». En avril 2007, le Vatican a enfin convenu que «les limbes n'existent pas et que les enfants morts sans baptême vont directement au paradis». Ouf!

Une polémique théologique

Dans une contribution surprenante, l'historien des sciences Yves Gingras déterre une rude et savante polémique théologique qui a mis aux prises, dans les années 1920, les dominicains et les franciscains. En 1927, le père Éphrem Longpré, médiéviste franciscain avantageusement connu en Europe où il passe l'essentiel de son temps, donne une conférence à Montréal dans laquelle il remet en question «l'hégémonie thomiste prônée par le Vatican dans tout le monde catholique, tant en matière philosophique que théologique». Au rationalisme froid du docteur Angélique défendu par les dominicains, il oppose le volontarisme du franciscain Jean Duns Scot (1266-1308), mieux adapté à la société moderne.

La tradition franciscaine, explique Gingras, met en avant «une théologie plus mystique fondée sur le primat de la volonté sur la raison démonstrative (l'intelligence) et sur une psychologie individualiste qui fait place à la connaissance directe des individus singuliers sans passer, comme la philosophie d'Aristote reprise par Thomas d'Aquin, par des concepts abstraits seuls garants d'une science qui n'a de place que pour le nécessaire et le général». Le père Rodrigue Villeneuve, oblat d'Ottawa, donnera la réplique à Longpré et une ursuline de Trois-Rivières, soeur Clotilde Lemieux, qui étudiera la philosophie heideggérienne en Allemagne dans les années 1970, poursuivra le combat de Longpré en 1944.

Sans entrer dans le détail de cette affaire complexe, on peut au moins en retenir, à l'invitation de Gingras, que «quelques penseurs catholiques canadiens-français ont tenté bien avant Vatican II d'adapter la pensée catholique aux besoins de la société "moderne"» et que cette polémique locale a incarné au Québec «un conflit multiséculaire entre deux grandes doctrines philosophiques et théologiques qui s'affrontent depuis le XIIIe siècle». Le Québec catholique n'était pas isolé du monde.

Peut-on dire, comme certains historiens, que l'esprit chrétien du Québec s'opposait à l'esprit sportif? Dans un article très original, Élise Detellier montre que ce n'était pas le cas, en se penchant sur «le discours médical et religieux sur les sports au Québec, 1920-1950». La pratique sportive, illustre-t-elle, était valorisée par les élites québécoises, mais distinctement, selon le sexe des personnes concernées. «Alors que les hommes sont, pour les médecins et l'Église, encouragés à exercer des sports en vue d'incarner le citoyen idéal d'une nation puissante, les femmes le sont en vue de donner naissance à des enfants qui auront la capacité de le devenir», résume Detellier.

L'Église craint que le sport ne menace la chasteté et la grâce des filles et n'apprécie pas beaucoup les bains mixtes. Son discours sportif endosse les principes de l'amateurisme et condamne les pratiques fondées sur l'argent et l'idolâtrie des vedettes. L'Église ne méprise pas le corps, rappelle le dominicain M.-C. Forest en 1937, mais elle n'oublie jamais l'âme. Plus encore qu'à l'époque, il fait bon, aujourd'hui, lire ce discours.

Ce numéro contient aussi des articles de Dominique Marquis, sur la Revue dominicaine (1915-1961), de Michael Gauvreau, sur la pensée de Claude Ryan, de Martial Dassylva, sur l'idéologie scolaire catholique, et de Lucia Ferretti, sur le prêtre psychologue trifluvien Reynald Rivard, pionnier de l'éducation spécialisée au Québec. Il nous offre un enrichissant voyage dans le Québec catholique d'hier.

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Revue d'histoire de l'Amérique française
«La culture catholique»
Volume 62, nos 3-4, hiver-printemps 2009

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3 commentaires
  • Geoffroi - Inscrit 6 mars 2010 00 h 53

    Congé le dimanche

    Un congé par semaine pour tous le dimanche c'était intéressant mais...on était obligé d'aller à la messe et aux vêpres.

    Ce n'était pas une époque bénei, non merci. Il n'est pas question de revenir à cet Âge d'or, comme le voudraient tous les "St-Jean Tremblay" de nos paroisses tricotées étouffées serrées.

    Je comprend que beaucoup d'Éva et de Jos Tanguay nous aient quitté pour d'autres cieux.

  • Stéphane Martineau - Abonné 6 mars 2010 12 h 41

    l'histoire pour se comprendre

    Il est bon que des revues (et des livres) d'histoire existent, il est bon qu'on les lise...l'amnésie - malheureusement trop répandue - est dangereuse. S'il est vrai que la connaissance ne garantit rien, l'ignorance cependant ouvre à tous les maux.

  • Michel Gaudette - Inscrit 7 mars 2010 08 h 51

    Sans intérêt...

    Article amorphe et sans intérêt de Cornellier...