Les gros bras

Serge Mongeau dans les années 1970
Photo: Archives Le Devoir Serge Mongeau dans les années 1970

Université de Sherbrooke, un colloque sur l'édition engagée. C'est le vendredi de la Semaine de la liberté d'expression, comme par hasard. Dans la ville, les cardinaux rouges ont entrepris leur marquage territorial printanier et leurs cris qui font penser à des alarmes antivol d'autos retentissent de bon matin.

Monsieur Pierre Hébert, spécialiste de la censure et de Camus, me dit-on, inaugurait la séance avec une brève présentation sur Jacques Hébert, aucun lien de parenté, celui du J'accuse les assassins de Coffin. Je savais que le docteur Serge Mongeau figurait parmi les invités de la table ronde programmée en après-midi et ne pouvais pas m'empêcher d'avoir une sorte de sourire en coin à l'idée que les chemins de Mongeau et de Hébert allaient se croiser de nouveau, 40 ans après la Crise d'octobre. Le second serait présent en âme seulement, projetée sur un écran d'un blanc crémeux par un logiciel quelconque. Le premier serait là en chair et en os, l'homme de la décroissance et de la simplicité volontaire, un très beau monsieur, qui tient le fort, comme on dit (n'ayant jamais essayé de le faire rouler sous la table à coups de shooters de Jack Daniel's, je ne parle pas de la boisson, on l'aura compris).

Je pourrais citer les mots très chaleureux qu'eut Jacques Ferron pour cet anti «iste» et anti «ogue» qui, après avoir fait paraître un traité de sexologie au tournant des années 70, seulement pour aider les mal pris de la révolution sexuelle, eut l'élégance de s'abstenir de devenir sexologue. Mais je me retiens et c'est uniquement par crainte de voir la citation ferronienne devenir un tic de cette chronique, une manière de placer l'écriture sur le pilote automatique. Les deux médecins avaient compris ce qui allait plus tard devenir un lieu commun de nos sociétés omni-médicamenteuses, à savoir que les gens sont d'abord malades de leur mode de vie, de leurs conditions d'exis-tence et de leur environnement. Le monde donne aujourd'hui raison au docteur Mongeau, le plus souvent de la mauvaise manière, en se donnant pour objectif de hâter la course à la prospérité. Et l'industrie pharmaceutique participe à cette création de la richesse, triomphante quand les hôpitaux débordent, grimpée sur le podium des plus gros profiteurs de l'économie avec le tourisme et le pétrole.

En 1969, Pierre Bourgault, qui lorgnait l'investiture du PQ dans Taillon, retira ses billes quand il vit les assemblées partisanes virer à la foire aux biceps. Son adversaire avait eu la bonne idée de rallier la pègre locale à sa cause. Le Parti libéral, lui, gérait beaucoup mieux ses relations avec le crime organisé, comme maintenant. Que ça se passe au Parti québécois pouvait choquer. À l'élection de 1970, Serge Mongeau se présenta comme candidat indépendantiste indépendant dans ce comté où le PQ avait ses chances et où Mongeau ôta quelque chose comme 3000 voix au candidat de la vieille politique, celle des télégraphes et des sbires.

Cet épisode n'est pas sans rapport avec la genèse de la Crise d'octobre. Parmi les travailleurs d'élection de Mongeau se trouvaient des gens comme Francis Simard, aux yeux de qui la candidature du docteur représenterait un dernier étendard politique légal. Simard a jugé l'épisode assez significatif pour lui consacrer plusieurs pages de son livre. Ferron, lui (oups! s'cusez...), a maintes fois commenté ce qu'il appelait le «noyautage du PQ-Taillon par la pègre». Et un des amis de Paul Rose, un certain Turgeon, à moins que ce ne fût Beauchamp (bref, un de ces drôles qui eurent la drôle d'idée d'aller faire du tourisme à Hartford quelques jours avant l'enlèvement de monsieur Cross), mentionnerait même toute l'affaire devant le coroner chargé d'enquêter sur la mort de Pierre Laporte.

Arrive Octobre 70 et c'est ici que l'histoire devient franchement comique. Jacques Hébert, l'éditeur engagé des années 60, le pourfendeur du duplessisme, ci-devant président de la Ligue des droits de l'homme, a vu, deux ans plus tôt, son meilleur ami, une sorte de play-boy socialeux, devenir premier ministre du Canada. Hébert n'avait rien, en principe, contre les libérateurs de peuple. En 1966, le président de la Ligue a même signé un appel en faveur des prisonniers politiques, dont Pierre Vallières et Charles Gagnon. L'automne 1970 va lui donner l'occasion d'ajuster son jugement et de mieux choisir ses innocents. Camus a fameusement dit qu'il choisirait sa mère contre la Justice. Le coeur de Jacques Hébert va balancer pour le Prince.

On peut faire une assez bonne revue de presse des événements d'Octobre sans jamais tomber sur une seule prise de position publique un tant soit peu vigoureuse de ladite Ligue des droits de l'homme au sujet de l'emprisonnement arbitraire des quelques centaines de citoyens qui furent alors privés de leurs droits les plus élémentaires. En Octobre, sous Jacques Hébert, la Ligue a regardé passer le train comme une grosse vache fédéraliste. Un des embastillés était Serge Mongeau. Son livre écrit à chaud, Kidnappé par la police, reste le meilleur document disponible, avec le film de Brault, pour connaître le déroulement des arrestations et les détails du séjour intra-muros de ces poètes, syndicalistes, travailleurs communautaires et autres esprits progressistes. Mais ce n'est pas tout: à peine sorti de taule, Mongeau va porter son livre aux éditions du Jour, la maison hot de l'époque, fondée et présidée par... Jac-ques Hébert! On entend parfois des auteurs se plaindre du manque de soutien de leur éditeur, mais les relations entre ces deux-là, telles que relatées par Mongeau dans la plus récente réédition de Kidnappé par la police, sont tout simplement hilarantes.

Aujourd'hui, Serge Mongeau est éditeur. Il n'a aucun ami premier ministre. Et il se retrouve aux prises avec une autre espèce de gros bras, celle qui a troqué le pied-de-biche et la chaîne de bicycle pour la mise en demeure légale et les avocasseries de l'hyper-Fric. Et Mongeau, il ne sait pas se tenir autrement que droit, comme en 1970, dans Taillon. Je reviendrai bientôt sur l'affaire Noir Canada. Un livre dont le contenu vaut 11 millions, c'est de l'or en barre.

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Kidnappé par la police
Serge Mongeau
Écosociété
Montréal, 2001, 190 pages

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