Fureur de la colère, enchantement de l'amour

Georges-Hébert Germain
Photo: Libre expression Georges-Hébert Germain

Talent de conteur, plume alerte. Et rigueur dans les faits. Tout y est. Tout ce qu'on aime de Georges-Hébert Germain. Qui s'éloigne de la biographie pour plonger dans une fresque historique pleine de rebondissements.

La Fureur et l'Enchantement rappelle par certains aspects la fougueuse épopée de l'auteur sur Christophe Colomb. Où, quoiqu'assis sur des bases historiques solides, le récit se permettait de belles éclaircies, des envolées nourries vers la fiction. Cette fois, le personnage central du livre n'a jamais existé dans la réalité. Même chose pour ses proches. Mais voltigent autour d'eux plusieurs figures plus ou moins connues de notre histoire.

Le contexte: les années 1837-1838. Celles de la rébellion des Patriotes, avec les Chénier, Nelson et autres insurgés tragiquement écrasés. Mais aussi, celles de la guerre du bois et de la colonisation au Saguenay, beaucoup moins exploitées dans notre littérature.

Ainsi se chevauchent, dans La Fureur et l'Enchantement, la défaite des Patriotes et celle, moins sanglante mais tout aussi dure à avaler, de ce qu'on a appelé la Société des Vingt-et-un. Ce regroupement de cultivateurs de la Malbaie luttait à sa façon pour sortir de la misère.

Ce que nous montre avec doigté Georges-Hébert Germain, c'est que ces hommes-là étaient confinés à des terres incultes, subdivisées en lots de plus en plus petits. Ils n'étaient pas les seuls: «Le peuple canadien était en colère. Les habitants n'avaient plus de terre où s'établir. Les vieux seigneurs du Régime français refusaient de céder les leurs.»

Ce que l'on comprend: les membres de la Société des Vingt-et-un souhaitaient s'établir au royaume du Saguenay. Non seulement pour bûcher du bois, à la solde des développeurs richissimes, mais aussi pour s'approprier, avec leurs familles nombreuses, le sol fertile.

Y faire de la culture, de l'élevage. Et y bâtir maison. Bref, être leurs propres maîtres: c'est ce qu'ils visaient.

Mais, assaillis de toutes parts, floués, pris en étau par la Compagnie de la baie d'Hudson et acculés à la faillite au profit du plus important producteur et exportateur de bois d'oeuvre des deux Canadas, William Price, ils ont dû courber l'échine.

Fascinant, et troublant, de voir à quel point, d'un côté comme de l'autre, du côté de ceux qui ont pris les armes et du côté de ceux qui ont choisi la voie pacifique, le défrichage, l'objectif était le même: se faire une place au soleil, «faire de la place sur la terre pour des gars qui n'en avaient pas». Autrement dit: «rendre ce pays à ceux qui l'habitaient».

François, 20 ans, le héros imaginaire de l'histoire, ira de désillusion en désillusion, lui qui ne rêve que d'une chose: «posséder une ferme entre la mer et la montagne, avec une femme et des enfants, des chevaux, peut-être même une goélette».

En fuite, recherché par la police, il participera à l'insurrection contre le pouvoir britannique, se battra un temps contre les Habits rouges. Mais, refusant de mourir en martyre, de suivre Chénier jusque dans ses derniers retranchements à Saint-Eustache, il reprendra bientôt la route.

Il rentrera chez lui, à la Malbaie. Et participera à l'épopée au royaume du Saguenay. Tout en s'interrogeant sur la légitimité du projet. Sur le sort des Amérindiens sur place, en particulier: à qui appartenait cette terre, finalement?

Entre-temps, on aura eu droit à des combats, à des échauf-fourées, à des traquenards de toutes sortes mettant aux prises Blancs, Métis et Amérindiens. Les amateurs d'action seront servis.

Voilà pour la fureur de La Fureur et l'Enchantement. La fureur qui prend la place de la détresse, en référence à La Détresse et l'Enchantement, de Gabrielle Roy. Mais l'enchantement demeure. L'enchantement à la Geor-ges-Hébert Germain.

Il est là tout le temps, à vrai dire. L'enchantement des paysages, de la nature sauvage. L'enchantement du rêve. L'enchantement des sentiments, du désir. De l'amour, surtout. Car ce jeune François, s'il y a une chose à laquelle il n'a cessé d'aspirer tout au long de ses péripéties, c'est bien à cela. Trouver l'amour. Et le garder. Mais il lui faudra d'abord expérimenter diverses relations. Qui donnent lieu, d'ailleurs, à des pages empreintes de sensualité. Qui donnent corps, aussi, à de beaux personnages de fem-mes, forts, nuancés.

Le portrait d'ensemble est plus que réussi. On patauge un peu dans les détails parfois, le trait est un peu gros au passage, mais l'armature est solide. La façon de faire: chapitres courts, chutes qui appellent une suite. On glisse d'un tableau à l'autre, avec, chaque fois, l'impression d'avoir vécu les cho-

ses de l'intérieur. Au bout de 500 pages, on s'étonne que ce soit déjà fini.

Et l'on se prend à rêver d'un tome 2.

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La fureur et l'enchantement
Georges-Hébert Germain
Libre Expression
Montréal, 2010, 504 pages

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Collaboratrice du Devoir

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