Le chemin des dames

Retour de la Journée internationale des femmes lundi prochain. Confusions, reculs, reniements d'usage, solidarité annuelle fragmentée, mais célébration tout de même et occasion de sentir qu'on ne saurait briser des mentalités millénaires en deux coups de cuillère à pot. «Féministe, moi, jamais!», clament bien des jeunes femmes, pour qui le mot semble recouvert d'une carapace préhistorique. Faute de recul. Il faut remonter quelques décennies en arrière, hier en somme, et peut-être aujourd'hui, pour sentir la fragilité de ces acquis. Soufflez dessus et le bâtiment vacille.

Suffit parfois de replonger dans des textes littéraires des années 60 et 70 pour toucher du doigt les contradictions, les espoirs, les craintes dont s'est nourri le féminisme dès ses débuts. Surtout quand il ne s'affichait pas comme tel. L'oeuvre de Madeleine Ferron, disparue en fin de semaine dernière, m'apparaît révélatrice de ces tiraillements, car la dame se tenait à la tête des eaux, un pied dans une tradition pas totalement reniée, un autre dans un avenir à construire.

Cette écrivaine-là avait commencé à écrire sur le tard, quadragénaire au milieu des années 60, à une époque où toute la société changeait. Élevée dans la religion, mais anticléricale. Issue d'une génération marquée par la Grande Noirceur, mais ayant grandi au sein d'une famille d'artistes et d'intellectuels. Féministe, mais sans la rage de ses cadettes. Oui, à la tête des eaux.

À l'annonce de sa mort, des fragments de cette femme-là me sont remontés en mémoire. Par toutes sortes de recoupements, Madeleine Ferron avait été çà et là présente dans mon décor de jeunesse, ombre tutélaire. Confusément, je la sentais forte de prendre la plume quand son frère Jacques, auteur de L'Amélanchier et de La Charette, était déjà un auteur si célèbre, fondateur du Parti Rhinocéros par-dessus le marché, vraie sommité. Forte aussi d'avoir survécu à la personnalité flamboyante de son mari, l'avocat Robert Cliche, sorte de lion rugissant à crinière. Les femmes se tenaient debout dans sa famille et créaient. Sa soeur Marcelle, signataire du manifeste Refus global, a laissé dans son sillage des verrières et des tableaux lumineux. Elles étaient des modèles pour les plus jeunes, des ovnis pour leur génération.

Madeleine Ferron, fine observatrice de moeurs au style de précision, de dérision, préférait la nuance à la force de frappe, comme tant de femmes depuis que le monde est monde. À la librairie, j'ai couru racheter deux de ses recueils de nouvelles, avant de les dévorer, fascinée.

Dans Coeur de sucre, le premier ouvrage de sa vie, elle écrivait en 1966: «J'aime les gens qui meurent avec une discrète rapidité, qui ferment leur grand livre en effeuillant à peine les dernières pages.» Mais l'alzheimer qui l'emporta à 87 ans ne lui laissa guère le luxe de cette discrète rapidité. Son dernier compagnon, l'urbaniste Jean Cimon, s'est beaucoup occupé d'elle en fin de vie. De cela aussi, j'ai entendu parler. Elle eut de la chance dans son malheur...

Son recueil Le Chemin des dames fut écrit en 1977. Ferron y brosse toutes sortes de portraits de femmes aliénées, mais poussant le couvercle. Des élans féminins balbutiants, souvent brisés sous le poids des interdits, pesant lourd dans sa Beauce qui sert de cadre à plusieurs récits.

M'enfonçant dans le livre, je l'ai accompagnée dans un univers à peine décalé dans le temps, exotique malgré tout. Les femmes de ses nouvelles cherchaient à tâtons à se libérer, malgré des obligations de famille, un mari venu de Mars. Ses veuves sont joyeuses, ou enjolivent en pensée l'époux jadis indifférent, aimantes malgré tout.

Elle parle d'une femme ancrée dans la vie sociale qui aurait préféré une chambre à elle. «Je suis née solitaire comme d'autres naissent infirmes», avouait-elle alors tout simplement devant le regard interrogateur de son mari. Surgissent les vieilles histoires de fiancée qui se jette dans un puits au matin de ses noces, «flottant à la surface de l'eau, nimbée de son voile de mariée». Par ici aussi «la tante répudiée par sa famille, bannie de son village natal pour avoir épousé un Frank Taylor anglophone et protestant».

Des destins tragiques, émouvants ou comiques: celui de cette mère épuisée par les grossesses et le travail à la ferme, qui feint la maladie mentale pour s'évader d'un quotidien trop lourd. Cette coiffeuse cynique et libertine, cette amoureuse en quête d'indépendance financière afin de se sentir l'égale du mari, cette inspectrice de caisse populaire, nouvellement promue, trop zélée au travail, soudain effrayée à l'idée de se faire exploiter sur le terrain professionnel comme ailleurs.

Les héroïnes ne choisissent pas leur sort, ou le cas échéant le paient cher. Ces portraits écrits il y a un peu plus de trente ans parlent de nos mères, de nos grands-mères et, quoiqu'on se sente parfois à des années-lumière de leur mode de vie, beaucoup de nous-mêmes aussi.

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1 commentaire
  • Michel Gélinas - Abonné 6 mars 2010 18 h 27

    Avec art et intelligence

    Mad. Tremblay,
    Comme d'habitude, vous avez pondu un beau petit texte tout en sensibilité et professionalisme( vous remettre dans la lecture de Ferron). Et si bien relié à la Jounée de la femme prochaine pour en faire la synthèse de l'évolution au Québec.